Actualité du dopage



Le cyclisme au fond du trou

29/10/2012 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

Dans son rapport sur Lance Armstrong rendu public début octobre, l'USADA fournit des preuves accablantes sur l'implication du Dr Michele Ferrari dans le dopage organisé des équipes US Postal et Discovery Channel. Les témoignages sous serment et par écrit (affidavit en anglais) des six anciens équipiers d'Armstrong (George Hincapie, Tyler Hamilton, Floyd Landis, Christian Vande Velde, Tom Danielson, Levi Leipheimer) sont corroborés par les dépositions de trois coureurs italiens (Filippo Simeoni, Volodymyr Bileka, Leonardo Bertagnolli). Pour 12 à 15.000€ par an, Michele Ferrari ne se contentait pas de fournir des plans d'entraînement, comme l'affirmait encore récemment Filippo Pozzato (suspendu 3 mois en raison de sa collaboration avec Ferrari). Il organisait minutieusement le programme dopage en indiquant sur les plans d'entraînement le moment où devait avoir lieu la prise de la substance interdite, le retrait d'une poche de sang ou la transfusion sanguine.

Suite aux confessions de Simeoni, Ferrari avait été condamné une première fois en 2004 pour exercice illégal de la pharmacie. A l'époque, il gagna son procès en raison d'un vice de forme décelé par ses avocats : il ne pouvait être poursuivi pénalement en raison du délai de prescription. Depuis, il semble ne plus fournir plus directement l'EPO ou la testostérone et ne pratique plus les transfusions comme à la grande époque Armstrong. Banni de fédération italienne, tout cycliste collaborant avec lui s'exposait à une suspension de 6 mois. Pourtant Bertagnolli, dont les anomalies du passeport sanguin datant de 2008, n'ont été révélées par l'UCI qu'en 2012 (!) confirme que Ferrari a continué à doper un grand nombre de coureurs pro jusqu'en 2010...au minimum ! Pourtant son nom ne figurait même plus sur la liste des bannis de la fédération italienne. Une fâcheuse erreur. La déposition de Bertagnolli révèle que l'AICAR (provenant de Slovénie) a déjà été utilisé au Giro ainsi que le GEREF (sermoréline), sécrétagogue indétectable de la hGH. Ferrari lui fournissait tous les renseignements concernant le dopage sanguin, allant même jusqu'à recommander une marque de réfrigérateur bien particulier pour conserver les poches de sang en toute sécurité ! Le procureur de Padoue, Benedetto Roberti, s'occupe donc de cette nouvelle affaire alors qu'un autre scandale de dopage en Italie, l'affaire de Mantoue, concernant l'équipe Lampre et initié par une fraude fiscale d'Alessandro Petacchi, n'a pas encore livré ses conclusions.

L'affaire de Padoue n'est que le volet italien de l'affaire Armstrong car le procureur Roberti avait mis en évidence le versement de plus d'un million de dollars sur le compte de Ferrari par l'intermédiaire d'une société basée à Neuchâtel (Suisse) par le texan entre 1999 et 2005. Il semblerait que le Dr Ferrari et son fils Stefano soient passés à la vitesse supérieure ces dernières années car leur vaste réseau de dopage proposait aux coureurs impliqués non seulement un dopage intégré dans l'entraînement, mais aussi la recherche de contrats, une protection juridique en cas de contrôle positif, et une évasion fiscale par l'intermédiaire de la Société T et F Sport Management basée à Monte-Carlo. Des banques suisses sont accusées de blanchiment d'argent (on parle de sommes atteignant les 30 millions d'euros). Les noms des cyclistes russes de la Katusha, Denis Menchov, Alexander Kolobnev, Vladimir Gusev, Mikhail Ignatiev sont déjà cités ainsi que ceux de Vladimir Karpets (Movistar) et d'Evgueni Petrov (Astana), mais la police italienne enquête sur toutes les équipes du Pro-Tour ! Tout le cyclisme pro est touché.

Et maintenant, que faire ? Il y a des solutions mais on ne voit pas comment elles pourraient s'appliquer sans le départ des dirigeants actuels de l'UCI, en plein conflit d'intérêt avec la volonté de mondialiser le cyclisme, le dada de Verbruggen, et l'organisation des contrôles antidopage. L'AIGCP (Association internationale du groupe des cyclistes pro) demande que la lutte antidopage, avec un nombre accrus de contrôles inopinés, soit confiée à une Commission indépendante de la fédération. Il faut aussi donner un nouvel élan au passeport sanguin et s'assurer que l'APMU (athlete passport management unit) basée à Lausanne soit bien indépendante de l'instance dirigeante. La redistribution des droits TV devrait pour partie financer la lutte antidopage. Une enquête doit être lancée pour étudier le fonctionnement de l'UCI.

Armstrong ne voudra sûrement pas tomber seul et on peut s'attendre à des révélations. L'adoption d'une règle interdisant aux médecins dopeurs de conserver un pied dans le cyclisme et pourquoi pas, au niveau légal, d'exercer leur profession doit être décidée. Il faut passer à une suspension de quatre ans dès le premier contrôle positif : l'idée a été envisagée par l'UCI dès 2008, mais n'a jamais été mise en place. L'UCI possédait les outils d'une lutte efficace mais s'est gardée de les utiliser pleinement : souvenons-nous du conflit avec l'AFLD sur le Tour 2009 où l'équipe Astana de Lance Armstrong avait tout le temps de déjouer les contrôles. Si aucun de ces changements importants n'avaient lieu prochainement, on peut craindre que l'affaire Armstrong ne soit qu'un des chapitres d'une histoire du dopage qui continuera de s'écrire.

Rabobank, un des sponsors principaux présent dans le cyclisme depuis 17 ans, a pris la décision de se retirer dès 2013. D'autres pourraient suivre. Le 22 octobre, Pat Mc Quaid confirmait la sanction de l'USADA à l'encontre de Lance Armstrong et décidait de ne pas faire appel. En adoptant un profil bas (réaction inhabituelle pour l'UCI) et en sacrifiant l'américain, il espère sauver sa tête. D'ailleurs, il se représente à l'élection de la présidence de l'UCI pour 2013. Le coup de grâce aurait pu venir de Paul Kimmage. Dans son procès pour diffamation que lui a intenté l'UCI et qui devait se tenir en décembre, l'ancien journaliste du Sunday Times s'était juré de démontrer la compromission de l'UCI. Or Mc Quaid et Verbruggen viennent de décider la suspension des poursuites. L'heure de la remise en cause ne semble pas encore arrivée pour eux.


Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore à cyclisme-dopage.com




Cette page a été mise en ligne le 29/10/2012