Actualité du dopage



Cofidis n'était pas une affaire judiciaire prioritaire

01/10/2005 - Le Monde - Propos recueillis par Stéphane Mandard

Extraits

INTERVIEW DE RICHARD PALLAIN, JUGE DE NANTERRE

L'affaire Cofidis était votre première enquête sur le dopage. Que retirez-vous de cette expérience ?

Je suis bien content d'avoir terminé ce dossier. Le parquet m'a peu épaulé dans cette enquête. Il a surtout été suiveur. Pour le ministère de la justice, Cofidis n'était pas une affaire prioritaire. Ce qui est important dans un parquet aujourd'hui est ce qui touche à l'ordre public et qui est de nature à déranger l'establishment.

Aussi médiatique fût-elle, l'affaire Cofidis n'intéressait personne sur le plan judiciaire. Elle posait pourtant un vrai problème de santé publique dans le sport. Elle abordait une autre question intéressante : la relation du sport à l'argent, la société du spectacle, où l'on utilise des hommes (...) au mépris de leur santé. Cette affaire aurait sans doute intéressé le parquet si on avait commencé à toucher à des intérêts financiers ou politiques plus élevés. Si on avait dû faire des perquisitions sur le Tour de France ou interpeller Lance Armstrong, par exemple ! (...) Judiciairement, c'est la montagne accouchant d'une souris.

Pourquoi la justice ne montre pas plus d'intérêt dans les affaires de dopage ?

Le dopage n'est pas un domaine dans lequel le judiciaire est bien armé. C'est un dossier difficile car, contrairement aux stupéfiants, la consommation de produits dopants ne constitue pas une infraction. Un consommateur de produits dopants n'est susceptible d'être renvoyé devant un tribunal qu'à partir du moment où le produit est vénéneux ou stupéfiant.

De ce fait, il y a eu beaucoup d'expertises dans l'affaire Cofidis pour classer les substances. C'est un long processus qui n'est pas forcément compatible avec le temps judiciaire. En matière de stupéfiants, on présume qu'untel a acheté de la cocaïne ou de l'héroïne. En matière de dopage, c'est plus compliqué, car il faut déterminer quel produit s'est injecté le sportif (...).

La consommation de produits dopants devrait-elle constituer une infraction pénale ?

C'est une question de politique générale. Si on veut vraiment lutter très efficacement contre le dopage, on peut essayer de considérer l'usage de produits dopants comme une infraction qui ne relève pas seulement du disciplinaire mais aussi du judiciaire. En revanche, quelle sera la réponse du parquet ? Je suis plus que dubitatif : ce ne sera certainement pas une priorité. J'ai eu connaissance d'affaires qui auraient pu débuter mais qui ont été classées sans suite parce que jugées inintéressantes, trop difficiles techniquement ou synonymes de complications.

Des "complications" particulières ont-elles émaillé l'enquête ?

Le vrai problème de cette enquête est que je n'ai pas pu m'appuyer sur des services de police de pointe. Le groupe surdose et dopage de la brigade des stupéfiants de Paris manquait d'expérience. La politique pénale générale de la préfecture de police privilégie les affaires de stupéfiants sur voie publique et autres. Je n'avais jamais eu un dossier avec autant de problèmes de procédures (...). Aucune perquisition n'a été faite ni chez Cédric Vasseur ni chez Philippe Gaumont ! Il y a eu ensuite les fausses signatures de procès-verbaux, les cheveux mélangés, les scellés placés dans une mauvaise enveloppe... Au bout du compte, le groupe a été dissous et plus personne ne voulait terminer les investigations. (...) Le ministre de l'intérieur n'a pas mis les moyens sur cette affaire.

Si l'instruction s'était déroulée dans de meilleures conditions, aurait-elle débouché sur d'autres résultats ?

Je pense qu'il y aurait eu d'autres mises en examen. Avec le peu de moyens qu'on avait et le mauvais travail qui a été effectué globalement, avoir de tels résultats était tout de même inespéré. Fallait-il que le problème soit criant !

Quelle a été la collaboration du milieu cycliste ?

Je me suis heurté à une omerta formidable, autant au niveau des coureurs que des équipes et des organisateurs. La ligne de démarcation était entre ceux qui voulaient continuer à travailler et à courir et ceux qui voulaient arrêter. Philippe Gaumont dit : " Je peux tout vous dire car j'arrête de courir ." A contrario, concernant Cédric Vasseur, par exemple, il était évident qu'il ne dirait rien, car il voulait encore courir. Quant à David Millar, dans ses auditions, il répondait parfois : " Je veux recourir " , sous-entendu, " si je dis plus que ce qui me concerne, demain, je ne recourrai pas " . (...)

Quel regard portez-vous désormais sur le milieu cycliste ?

Ce n'est pas un milieu qui fait rêver. (...) Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est de voir tout ce que ces gars étaient capables de prendre sans savoir ce que c'était. Leurs témoignages ne donnent pas envie de faire du vélo.

Pour certains, il s'agissait presque de confessions. Ils vidaient leur sac. D'autres avaient un gros sentiment d'injustice : " Pourquoi moi ? " J'ai vu des gens fragiles mais pas de dopés heureux. Ils le vivaient très mal, avaient tous un sentiment de culpabilité, et pour certains celui de jouer avec leur santé. (...)

Selon vous, les coureurs ne sont pas les vrais responsables ?

Les coureurs ne sont pas des dealers de drogues. Ils ne méritent pas plus que des condamnations de principe. Ils sont à la fois acteurs et victimes du grand cirque médiatique qu'est le cyclisme. Le vrai responsable est d'abord le public. Personne n'a envie de voir le Tour de France couru à 20 km/h ! (...)


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Cette page a été mise en ligne le 4/10/2005.