Actualité du dopage



Y a-t-il une affaire Sky ?

30/09/2012 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

En 2009, alors chez Garmin, Bradley Wiggins termine 4ème du TdF et surprend tellement les observateurs du cyclisme que son équipe avait décidé de publier ses constantes sanguines pour couper court à la rumeur. Dans un premier temps, l'explication d'une perte de poids de huit kilos par rapport aux JO de 2008 n'avait convaincu personne : rappelez-vous, c'était l'argument utilisé par les défenseurs de Lance Armstrong pour expliquer ses victoires sur le Tour de France. Son taux d'hémoglobine se situe autour de 15 g/dl, son taux de réticulocytes est autour de 1%, l'off-score est à 90, bien en dessous de la limite de 134 où une manipulation sanguine est suspectée. Les valeurs baissent au cours des 3 semaines du Tour et du Giro. Rien d'alarmant donc. Jonathan Vaughters, patron de la Garmin le considère comme un cycliste au talent exceptionnel et un farouche adversaire du dopage. Mais jusqu'en 2009, ses performances sur les grands Tours le faisaient figurer dans l'anonymat du peloton : 123ème au Giro 2005, 124ème au TdF 2006, 134ème au Giro 2008, 71ème au Giro 2009, alors qu'il avait récolté six médailles olympiques sur piste entre 2000 et 2008, sans parler de ses six titres de champion du monde.

Au début des années 2000, Wiggins circule dans les équipes françaises où il ne se sent pas bien (FDJ, Crédit Agricole, Cofidis) mais étant donné son appartenance à l'équipe anglaise olympique dirigée par Dave Brailsford, il devient sans le vouloir le porte-parole et le faire-valoir des adversaires du dopage. Dès 2008, la fédération britannique de cyclisme reçoit le support de la British Sky Broadcasting, chaîne de TV par satellite, propriété du milliardaire James Murdoch. L'équipe professionnelle sera créée en 2010, Dave Brailsford en sera le directeur général et le but sera de remporter le Tour de France dans les 5 ans avec un coureur britannique et à l'eau claire.

Le recrutement sera à la mesure des ambitions de l'équipe : Wiggins incorpore Sky en 2010, après être passé chez HTC-HighRoad en 2008, autre équipe disparue à la conviction antidopage bien établie, puis Michael Rogers (3 fois champion du monde du CLM), Richie Porte, Mark Cavendish et Christopher Froome en 2011, ainsi que Rigoberto Uran (2ème aux JO !) suivront. Au Tour 2010, Wiggins finit 24ème et montre qu'il peut grimper avec les meilleurs mais il doit encore faire face à des soupçons de dopage : il explique sa nouvelle aisance en montagne par l'abandon de la piste et une réorientation de son entraînement. Et il rappelle qu'il avait déjà gagné une étape de montagne du Tour de l'Avenir en 2005. Son heure semblait venue en 2011, mais une fracture de la clavicule dans la 7ème étape le force à abandonner. Il se rattrapera à la Vuelta où il finira 3ème derrière un certain Froome.

L'affaire du Tour d'Espagne 2010 exacerbe encore les soupçons : un masseur de l'équipe, Txema Gonzalez meurt d'une intoxication alimentaire durant l'épreuve. Les prélèvements réalisés montrent bien la présence de bactéries E. Coli ou de salmonelles. Au même moment, plusieurs coureurs de l'équipe sont victimes d'une maladie virale inconnue (dont les symptômes sont une gastroentérite avec fièvre) et n'ayant rien à voir avec la maladie bactérienne du soigneur. Toute l'équipe doit abandonner car elle est menacée de quarantaine par les organisateurs pour protéger le peloton. La piste de l'intoxication alimentaire est écartée pour les coureurs. Mais on ne peut s'empêcher de penser aux épisodes similaires ayant touché les équipes Once sur la Vuelta 1996 et PDM sur le Tour de France 1991, les syndromes grippaux étant à l'époque corrélés à la prise d'EPO à dose élevée. Et comment ne pas être également étonné de la malchance de l'équipe BMC en 2012 ? Présentée comme l'épouvantail en début de saison, ses 3 leaders seront victimes d'infections mystérieuses (Gilbert, Hushovd, et même Evans après le Tour de France). Cette situation est peut-être à mettre en parallèle avec l'épisode de la Vuelta 2010 pour Sky. La plupart des observateurs y voient une manifestation du dopage, mais pourquoi ne pas y voir l'absence de dopage sur des organismes fatigués dans un grand Tour ?

L'équipe Sky revient encore plus forte en 2012. Brailsford, avec sa rigueur toute militaire, avance des explications comme la présence d'un nouvel entraîneur, Tim Kerrison, aux côtés de Shane Sutton. Kerrison, issu de la natation et de l'aviron, conseille à Wiggins d'aller chercher la victoire si les sensations sont bonnes, à chacune de ses rares apparitions en compétition cette année (Tour de Romandie, Paris-Nice, Dauphiné Libéré, Tour de France, JO) et de ne plus les considérer comme des préparations, comme le pratiquent encore de nombreux cyclistes pro. Ces apparitions en compétition sont donc les jalons d'un entraînement très dur, calqué sur les méthodes en vigueur dans la natation ou chez certains coureurs à pied. L'équipe Sky, comme d'autres équipes du Pro-Tour, est une habituée des stages en altitude à Teide, sur l'île de Ténériffe. On y croise d'ailleurs les Dr Fuentes et Ferrari ! L'entraînement consiste en des cycles de 15 jours (ou de trois semaines pour calquer les grands Tours) et 32.000 m de dénivelé. Les coureurs dorment à 3000 m d'altitude. Avant le Tour, Wiggins aura dans les jambes plus de 100.000 m de dénivelé réalisés à des allures soutenues. Et chose jamais vue dans le cyclisme, l'attaché de presse de l'équipe est allé expliquer aux organisateurs du Tour, 2 semaines avant le départ de Liège, que Wiggins et tous ses équipiers roulaient bien à l'eau claire, et qu'ils n'avaient pas à craindre une affaire de dopage les concernant durant l'épreuve. Depuis 2009, Sky rencontre d'ailleurs ASO deux fois par an et pour lui prouver sa transparence, lui expose les méthodes d'entraînement de l'équipe. L'encadrement de Sky est aussi bien plus important que celui des autres équipes pro. Un budget énorme (officiellement 40 millions de Livres sur 5 ans dont une partie allouée à la recherche) permet la présence de spécialistes de l'entraînement, de nutrition, de récupération. Chaque coureur a un entraîneur personnel. Il y a même des biomécaniciens et des ingénieurs issus de la Formule1. Wiggins utilise d'ailleurs depuis 2009 des plateaux asymétriques de la marque française Osymetric. Ce plateau n'est ni circulaire ni ovale, et ne correspond à aucune figure géométrique précise : c'est une courbe mathématique correspondant à la biomécanique du coureur ! Son fabricant estime le gain de puissance à 10% et le gain de vitesse entre 1 à 2%. La cadence de pédalage est également augmentée (fréquence de 110 pour Wiggins dans les cols). On disait aussi cela pour Lance Armstrong ! Bobby Julich (entraîneur chez Sky) l'avait utilisé en 2004 et 2005.Le plateau asymétrique n'avait pas été jusqu'à présent adopté par le peloton, rigide et conservateur. Les roulements de pédaliers doivent faire aussi l'objet de recherche. Sky analyse systématiquement tous les facteurs pouvant améliorer la performance et explique sa supériorité cette saison par un enchaînement de " gains marginaux ". Sur les épreuves de plusieurs jours, une équipe est envoyée la veille de l'arrivée de l'étape dans les hôtels pour vérifier le couchage et la propreté de l'établissement. Sky apporte ses matelas et oreillers ; ainsi les coureurs dorment chaque nuit dans le même matelas ! Un matériel portatif d'air conditionné est installé si nécessaire.

Certains coureurs ne se gêneront pas pour jeter le trouble. Après la démonstration de force des Sky au Dauphiné Libéré 2012, l'allemand Tony Martin comparera l'équipe anglaise à l'US Postal de Lance Armstrong des années 2000. Dans l'étape de Morzine, Wiggins (crédible à 5,92W/kg dans Joux-Plane) était escorté par trois lieutenants qui d'après Martin pourraient être leaders dans d'autres équipes (Christopher Froome, Richie Porte et Michael Rogers). Cette même comparaison sera reprise durant le Tour de France où l'on assistera au doublé de Wiggins et Froome, le 1er depuis 1996 avec... Riis et Ullrich. Wiggins n'appréciera pas qu'on mette en doute son passé de coureur et répondra agressivement aux insinuations de dopage puis quittera la salle de presse. Sky l'exhortera à rectifier le tir : Wiggins tiendra une rubrique dans le Guardian. Il devient ainsi le premierr maillot jaune à vouloir persuader qu'il n'est pas dopé ! Il écrit par exemple que la perception du dopage en Grande-Bretagne est bien différente de celle de la France ou l'Italie. En cas de contrôle positif, c'est toute sa vie qui s'effondrerait, et celle de sa famille. Et pas question de revenir quelques années après et d'être considéré comme un héros national comme Richard Virenque (ou d'autres cyclistes français) dont l'après-carrière est bâtie sur le dopage et le mensonge. Il reste surprenant que le fait de porter un maillot jaune du Tour gomme à ce point les prises de position contre le dopage : l'année dernière, Cadel Evans avait déclaré que ce n'était pas son rôle de mener le combat ! Il est inquiétant de constater que l'omerta est toujours présente dans le cyclisme.

La réaction de Wiggins aux accusations de dopage n'a pas échappé à Paul Kimmage, ancien journaliste au Sunday Times. Kimmage regrette le manque de transparence de Sky sur ce Tour et le changement de comportement de Wiggins par rapport à ses prises de position franches de 2006 contre le dopage. Kimmage révèle que Brailsford a engagé le Dr Geert Leinders (qui officiait chez Rabobank où le dopage était toléré jusqu'en 2007) suite à l'épisode de la Vuelta 2010. Brailsford lui avait pourtant confié que son but était d'engager des médecins anglais extérieurs au milieu du cyclisme, comme le Dr Roger Palfreeman dont l'équipe s'est vite débarrassé. Pour quelles raisons ? Braisford avoue avoir engagé Leinders en raison de sa " bonne expérience du cyclisme ". Pourquoi cette volte-face ? Dans son livre The secret race, Tyler Hamilton (ancien lieutenant de Lance Armstrong) révèle les amitiés de Sean Yates, directeur sportif chez Sky, avec Philippe Maire, propriétaire d'un magasin de cycles à Nice. Maire, proche de Lance Armstrong, transportait ses ampoules d'EPO en moto sur les Tour de France. Maire est également proche de l'équipe RadioShack, où Frank Schleck l'accuse de lui avoir versé le xipamide dans un bidon lors du Tour de France ! Wiggins lui-même refusera la présence de Kimmage dans l'équipe durant le Tour 2010. L'entourage de Sky comporte donc bien des personnes ayant trempé dans des affaires de dopage. Les justifications de Brailsford sont fumeuses et on attend toujours les résultats de ses enquêtes internes. Sky est donc moins transparente qu'annoncée : Wiggins voulait publier ses constantes sanguines sur le Tour 2012 mais ses médecins le lui ont déconseillé, sachant qu'une courbe trop stable peut porter à suspicion. A partir du moment où l'équipe Sky passe son temps en altitude, on peut se demander si les passeports sanguins des coureurs sont exploitables car l'UCI n'utilise pas les échantillons sanguins prélevés en altitude.

Le passé du cyclisme et les scandales de dopage amènent à se poser légitimement des questions sur la réussite de l'équipe Sky. Kerrison parle de l'absence de structure d'entraînement dans les équipes pro. Le rôle de l'entraîneur est trop souvent encore occupé par un médecin (à la bonne ou mauvaise réputation). D'après lui, le nombre de compétitions est encore trop important : de plus en plus, la saison d'un coureur cycliste ressemblera à celle d'un nageur qui se prépare pour un ou deux rendez-vous par saison. Mais Sky arrive au moment où le dopage n'a plus le même impact que par le passé. Sur le Tour, on voit s'imposer des coureurs (comme Thibaut Pinot) dont l'équipe (FDJ-Big Mat) a la réputation d'être propre. Wiggins n'était pas le plus fort en montagne où les étapes étaient ternes et ennuyeuses. Il est vrai qu'avec plus de 100 km de CLM, ce Tour s'adressait à des rouleurs contrairement au Giro qui ne comportait qu'une trentaine de km de CLM individuel. La balance pencherait donc plutôt en faveur de Sky et à son budget quasi-illimité. Il convient d'être mesuré et prudent pour porter un jugement sur l'équipe Sky.


Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore à cyclisme-dopage.com




Cette page a été mise en ligne le 30/09/2012