Actualité du dopage



Bruno Roussel : "Le cyclisme a manqué sa révolution"

23/04/2001 - L'Humanité - Entretien réalisé par Jacques Cortie et Jean-Emmanuel Ducoin

Extraits

Depuis décembre et la fin du procès Festina, qui se révéla au fil des débats le véritable procès du cyclisme (...) et plus généralement celui du sport du haut niveau, Bruno Roussel n'avait quasiment pas parlé. (...) Une année sabbatique avant le procès, trois mois de déprime, un rapprochement avec la cellule familiale, l'ex-directeur sportif de Richard Virenque et consort a eu le temps de la réflexion. Du cyclisme, il parle surtout de " consanguinité " du milieu, sorte de " parthénogenèse " qui laisse les coureurs dans leur bulle, hors de la réalité et souvent dépourvu de toute " conscience individuelle ". Devenu cadre dans une société immobilière (...), il rédige actuellement un livre qui sortira en juin et participe bénévolement depuis quelques semaines à des rencontres où l'on parle exclusivement de prévention du dopage et de pédagogie, pas du monde des pros. Pour l'Humanité, il a pourtant accepté d'en reparler. (...)

Il est évidemment impensable que vous reveniez un jour dans le cyclisme...

Bruno Roussel. Non, je ne reviendrai pas dans la même " sphère " car je ne veux plus me retrouver face au problème du dopage, car je sais que cette réalité est toujours présente dans le peloton. (...) J'ai connu trop de choses, c'est fini. (...) Et puis j'ai trop souffert du manque de courage des coureurs et du milieu, par rapport à un phénomène pourtant généralisé et pas seulement circonscrit à l'équipe Festina. Après le Tour 1998, on a tout su : chez les pros, comme chez les amateurs. Les affaires se sont multipliées dans de nombreuses régions, partout, dans le Lyonnais, dans les Pyrénées, en Picardie, dans la région de Reims, en Bretagne aussi, etc. Autant j'avais un profond respect pour les coureurs, car j'ai toujours admiré leur capacité à se surpasser et à souffrir, autant ils ont été petits face à un problème nouveau. (...) Depuis, mon regard est encore plus lucide sur les sportifs de haut niveau et les hommes en général.

Pour vous, le procès de Lille fut-il le procès du sport en général ?

Bruno Roussel. Bien sûr. Il est incontestable que ce procès à plus été utile au grand public qu'au milieu, car cela a servi à lever un voile sur le monde des professionnels et plus globalement le sport de haut niveau. Le sport est aujourd'hui devenu un secteur d'activité où l'argent est omniprésent et où les bénéfices à faire sont considérables. L'activité sportive au sens large, foot, vélo, F1, rugby, etc., draine des milliards par an. C'est un secteur où là aussi tout est permis. Ce procès a très bien démontré ces mécanismes, qui sont reproduisibles à l'identique pour d'autres sports que le vélo. Je dois dire au passage que le président du tribunal, Daniel Delegove, fut exemplaire d'intelligence et de pédagogie. Certains ne l'avaient pas apprécié : les faux-cul, les amnésiques. Finalement, parmi tous ceux qui sont venus à la barre, ce sont quand même les coureurs qui furent les plus honnêtes et ils n'ont pas hésité à parler. Mais pour les autres, tous les autres, l'Union cycliste internationale, la Fédération française, le Tour, ce fut un défilé d'amnésiques... Heureusement, la presse a souligné cette hypocrisie grotesque. Enfin une certaine presse. Pas la presse spécialisée, celle qui vit du commerce du sport. Eux (...) font partie des ceux que j'appelle les complices du mythe du sport.

Mais les gens un peu sensés qui ont vu défiler Verbruggen, Leblanc, les directeurs sportifs, savaient qu'ils mentaient...

Bruno Roussel. Ils agissent de la même manière que les hommes politiques ou les chefs d'entreprises qui sont pris dans les affaires. Ils préfèrent passer pour naïfs ou mal informés plutôt que pour des acteurs. C'est (...) un manque de responsabilité flagrant. (...) Moi, je ne pouvais pas être ainsi. Je suis très choqué par l'attitude des pouvoirs sportifs qui reçoivent délégation du ministère. Tous ces gens-là ont choisi le moindre mal, mais par rapport à eux, pas par rapport au problème. (...)

Peut-on parler de " mafia " ?

Bruno Roussel. Vous savez, ce mot est utilisé dans le vélo depuis presque toujours, dans la course même. De tout temps, on a acheté et vendu des courses. Même Jean-Marie Leblanc a reconnu s'être vendu et avoir roulé pour un leader d'une autre équipe que la sienne ! Voilà. C'est une litanie de minimalisation des travers de ce sport qui est restée constante, voire qui a augmenté. Souvent les anciens disent (...) que le dopage de leur époque n'avait rien à voir, qu'il ne s'agissait que d'amphétamines, que des trucs mineurs. Moi je leur dis : mais qu'auriez-vous pris aujourd'hui ? Voilà l'héritage du vélo. Le milieu est hypocrite et malhonnête. (...) Ils refusent de voir que les racines du mal étaient déjà là, même si les produits ont changé. Le problème est le même, les faiblesses des hommes sont les mêmes, les habitudes sont prises. Dans le milieu, c'en est presque une gloire. Les anciens se racontent ces histoires d'ex-dopés, de piqûres. Ces gens-là sont discrédités à jamais et pour le grand public, un homme comme Jean-Marie Leblanc, depuis trois ans, à force de nier l'évidence, passe plus pour un gugusse qu'autre chose.

Les coureurs ne sont-ils pas passés à côté d'une chance historique de dire ce qu'ils vivaient vraiment ?

Bruno Roussel. Bien sûr ! Sur le Tour 1998, en pleine crise, il ne fallait pas manquer l'opportunité. Si Virenque était venu tout expliquer, dire " oui je suis dopé et voilà pourquoi ", " oui je suis une victime du système ", alors, oui, sans doute les choses auraient tourné différemment. Lui et les autres n'étaient même pas obligés de dire qu'ils prenaient tous ces produits (...) à des doses invraisemblables. Il leur suffisait de dire simplement " oui je prends des trucs ". Mais le cyclisme a manqué sa révolution ! Pourtant, j'ai l'intime conviction qu'une partie du peloton se posait des questions à ce moment-là. Faut dire : les règles du jeu venaient subitement de changer. Les patrons du vélo n'étaient plus Verbruggen, Leblanc et Baal, mais la police et la justice républicaines !

Vous voulez dire qu'il n'y a pas de contre-pouvoir ?

Bruno Roussel. Pour moi, la Société du Tour de France, société à but lucratif, est plus forte que la fédération, plus forte que l'UCI (...). Si elle dit " pour être au départ, les gars ne devront pas avoir été positifs ". Ou bien " voilà le niveau scientifique que l'on exige, voilà où on met la barre ", tout le monde devra s'incliner. L'argument de dire que l'UCI ferait pression sur le Tour n'est qu'un prétexte. Car les grandes équipes professionnelles ne peuvent pas ne pas être au départ du Tour. (...) Avec une barre éthique, morale et scientifique plus haute, tout le monde se serait plié. Pour moi, le Tour a les moyens d'imposer une vision. Il ne faut rien attendre de l'Association des coureurs cyclistes, qui n'a aucun poids. Ils ont des carrières trop courtes et le vélo c'est de l'individualisme forcené. L'Association des groupes sportifs non plus ne fait pas le poids. L'AIGSP ne touche pas une bille. Il n'y a en fait pas de contre-pouvoir.

Concrètement y a-t-il eu pression du sponsor Festina pour avoir des résultats ?

Bruno Roussel. Il y a des bruits qui ont couru, mais moi je peux assurer qu'il n'y a jamais eu pression de la part de notre sponsor, qui se satisfaisait de notre panache. J'ai toujours été intéressé par les attaquants. Il y a de l'émotion avec des coureurs qui entreprennent. Très tôt, l'équipe Festina s'est construit une identité là-dessus. La notoriété était forte parce qu'on n'hésitait pas à attaquer même si on ne gagnait pas souvent. En 1996, c'est nous qui faisons exploser Indurain dans l'étape de Pampelune. Cette image d'attaquants, de courage et de générosité était tout bénef pour le sponsor. On n'avait pas besoin de gagner le Tour pour le satisfaire. C'est nous qui en avons rêvé : moi, Richard, l'équipe.

Comment le dopage s'est-il installé dans l'équipe ? Est-ce que c'était votre propre initiative pour protéger les coureurs ? Ou sur la pression des coureurs ?

Bruno Roussel. Au début 1993 (...), il n'y a pas de résultats. Il y a alors dans l'équipe trois courants importants. Les Hollandais, tous venus de PDM, les Espagnols et les Français avec Virenque, Lino, Thierry Marie, moi, Willy et des techniciens. Les trois premiers mois sont durs. Ni résultats ni cohésions. Mais je voyais les coureurs prendre matin et soir des médicaments. J'étais persuadé que les gars ne marchaient pas parce qu'ils prenaient ces médicaments. Je suis alors allé voir le médecin de l'équipe, Eric Rijkaert, en lui disant : " Explique-moi. " Il a joué franc jeu, et m'a parlé de l'EPO et de la filière connue par les Hollandais. On a discuté trois heures ce soir-là. Je lui ai demandé ce qu'on pouvait faire. Il m'a dit : " Tu as trois solutions. 1. : tu refuses et les types vont continuer à se préparer dans leur coin, dans ton dos. Et ils vont bien se marrer en parlant de toi ; 2. : tu fermes les yeux en faisant celui qui ne sait pas que ça existe ; 3. : on encadre le dopage. " C'est la fameuse alternative. La solution à laquelle j'ai sincèrement cru, parce qu'elle évite le dopage sauvage, parce qu'elle se faisait sous encadrement médical. N'oublions pas que la fin des années quatre-vingt et la mort de coureurs hollandais, ce n'était pas si loin. Je dis donc oui mais pas tout le temps. On convient alors de la mise ne place de un ou deux objectifs par coureur sur la saison. Pour le détail de la procédure, je faisais confiance à Rijkaert. J'ai découvert la dangerosité de l'EPO après l'affaire Festina, quand les experts ont fait leurs rapports. On était rentré dans une planification des courses et de l'entraînement, qui n'est, précisons bien, pas la seule planification du dopage. On ne devient pas la première équipe mondiale que par le dopage.

Est-ce que vous avez envisagé de tout plaquer ?

Bruno Roussel. J'y ai pensé. Je reconnais que je n'ai pas douté longtemps en fait. J'ai réfléchi à ce que je ferais si je partais. Le boulot, l'avenir. Mais j'avais la conviction d'avoir pris dans l'équipe la décision la moins mauvaise. Je me suis demandé : pourquoi, moi, j'étais le seul à agir ainsi avec les coureurs, à être proche d'eux et de leurs problèmes. Les autres ne le faisaient pas. Pourquoi ai-je réagi humainement alors que les autres ne voulaient rien savoir et disaient, en gros, aux coureurs : " Ce qui m'intéresse c'est de gagner des courses. Si tu ne gagnes pas, je te vire. Si tu es positif, je te vire aussi. "

A ce moment, avez-vous connaissance de ce qui se passe dans les autres équipes ?

Bruno Roussel. Les premières équipes mondiales, ONCE, Mapei, Telekom, Banesto, avaient probablement structuré les choses, j'en ai la conviction. A Lille, d'anciens coureurs de ces équipes l'ont expliqué. Mais je n'en ai jamais parlé avec les autres directeurs sportifs. La culture du secret touche tous les domaines.

Certains coureurs, aujourd'hui encore, disent : " Roussel, c'était de loin le moins pire de tous ", sous-entendu " ailleurs, c'était terrible "...

Bruno Roussel. Ça a été dit, oui. Nous, notre but c'était de réguler le dopage, de le limiter au maximum et, surtout, de protéger les coureurs pour qu'ils ne deviennent pas dépendants. Il semble que cette préoccupation n'était pas généralisée (...). A partir d'une époque, vers 1995, 1996, beaucoup de coureurs voulaient venir chez moi aussi pour ça, ils le disaient. Certains m'ont raconté que dans leurs équipes ils prenaient de l'EPO n'importe comment, n'importe quand, à des doses... Ils allaient s'approvisionner eux-mêmes en Suisse, en Italie (...). Ils avaient sans doute peur.

Vous avez raconté au procès qu'à partir de 1997, l'équipe Festina vous a " glissé " entre les doigts, que vous ne teniez plus les coureurs. Pourquoi ce dérapage ?

Bruno Roussel. Simple : des coureurs dans l'équipe ont perdu la tête. Ça a commencé sur le Tour 1997, par des initiatives de course contraires à mes directives. J'ai d'abord perdu la main au niveau de la direction sportive et ils ont décidé des trucs tactiquement archinuls. Certains ont agi en patrons et c'est l'un de mes grands regrets, car avant je n'avais jamais laissé faire ça. (...) Où ai-je fauté ? J'ai essayé de parler avec certains d'entre eux. Ils m'ont dit : on sait ce qu'on fait ! Virenque lui-même croyait qu'en durcissant la course, il ferait craquer Jan Ullrich. Mais ça tirait trop sur la corde, de partout. Il faut savoir qu'un Virenque deuxième du Tour, ce n'est potentiellement pas logique. En termes de " moteur ", c'est un septième du Tour, ou un cinquième. Mais bon, il y a les qualités morales, le courage, la qualité collective de l'équipe qui viennent s'accumuler. Je dis encore aujourd'hui qu'un Virenque pouvait gagner un Tour, mais tactiquement, pas à la pédale. Il n'a pas eu la finesse de le comprendre. Je me suis un peu engueulé avec les coureurs. Mais, c'est vrai, je n'ai pas fait de réunion de crise avec toute l'équipe en leur disant : " C'est moi le patron un point c'est tout. " (...) Peut-être par peur qu'on me fasse comprendre que désormais le patron c'était Virenque, et plus moi...

Il y a quelques jours, la Société du Tour de France a présenté dix mesures contre le dopage. Qu'en pensez-vous ?

Bruno Roussel. Pendant le procès, Leblanc a dit : " Ce n'est pas notre rôle de nous occuper de la lutte antidopage. " Et là, ils font des propositions. Que s'est-il passé ? Eh bien, ils se sont aperçus que le jouet commençait sérieusement à être cassé, que le feu continuait dans la maison vélo, dans la maison Tour de France. Maintenant, ils tentent de se donner une image de gens qui prennent leurs responsabilités. (...) Mais nous sommes loin du compte. Il faudrait par exemple attribuer une partie des sommes générées par le cyclisme à la recherche scientifique pour détecter les nouvelles substances. Il faut penser comme les dopeurs et les dopés, et ne pas se contenter de détecter ce qu'on connaît. Il y a de nombreux produits en dehors de l'EPO. Il faut une collaboration avec les laboratoires pour établir un protocole de détection des produits qui ne sont pas encore sur le marché mais déjà en phase d'expérimentation. Faisons de la recherche anticipée. Mais je m'interroge sur la volonté des labos, par rapport à l'aspect santé publique. J'aimerais savoir : ils ne sont pas étonnés de toute l'EPO qui a été vendue ces dix dernières années ? Et si les labos trouvaient, avec des gens un peu inconscients, un terrain d'expérimentation extraordinaire ? Avec ce qui s'est passé, ils ne peuvent pas ne pas savoir. Que font-ils ?

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