Actualité du dopage



Le juge de l'affaire Festina se met à table

12/11/2009 - Le Point - Propos recueillis par Jean-Michel Décugis, Christophe Labbé et Olivia Recasens

Extraits

Exclusif. Le juge Keil, qui fit vaciller le Tour de France 1998, raconte son calvaire.

Il est l'homme par qui le scandale est arrivé lors du Tour de France 1998. Lui qui en instruisant l'« affaire Festina » a mis au jour l'ampleur d'un dopage organisé et médicalisé au sein du peloton. En guise de promotion, le juge Patrick Keil, à la silhouette de brindille mais à la réputation de « dur », d'« impitoyable », est vite mis sur la touche. Ecarté de la scène judiciaire, il vit une descente aux enfers. Professsionnelle et personnelle. Pressions, menaces, tentatives d'intimidations, Keil finit par déraper et se retrouve lui-même rattrapé par la justice dans une affaire de corruption. Placé en garde à vue, incarcéré, il découvre l'envers du décor, puis est révoqué de la magistrature. A sa sortie de prison, il sera même un temps SDF. Aujourd'hui, Patrick Keil remonte la pente et sort cette semaine un livre dans lequel il se confie pour la première fois. Saisissant.

Le Point : Comment passe-t-on de magistrat à SDF ?

Patrick Keil : Lorsque votre vie dérape, vous ne contrôlez plus rien. J'ai connu une descente en enfer : la prison, la honte de la révocation, jusqu'aux centres d'accueil d'urgence. Durant l'hiver dernier, j'ai même eu faim. Je commence à peine à sortir la tête de l'eau. Ce livre a été une sorte de thérapie. J'ai arrêté de boire et ai retrouvé un appartement. Je veux que mes trois enfants, un jour, puissent comprendre leur papa, qu'ils en soient fiers. Je ne les ai pas vus depuis un an.

Dans votre livre, vous mettez vos ennuis sur le compte de l'affaire Festina. N'est-ce pas facile ?

Il y a onze ans, contre l'avis de ma hiérarchie, j'ai osé toucher à la poule aux oeufs d'or qu'on appelle le Tour de France. Mon tort, c'est d'avoir voulu traiter l'affaire Festina comme je traitais les autres dossiers de stupéfiants. Le parquet m'a fait comprendre qu'il fallait faire une pause dans mon instruction pendant le Tour, puis boucler le dossier avant le prochain. J'ai refusé. Alors, le parquet m'a mis des bâtons dans les roues. Un jour, c'est toute la hiérarchie qui a débarqué dans mon cabinet pour s'enquérir de l'avancement de mes autres dossiers. J'en avais 170 en cours. Au lieu de circonscrire l'affaire aux soigneurs et directeurs de l'affaire Festina comme on me le conseillait, j'ai étendu mes investigations à Richard Virenque, le leader de l'équipe. Peu de temps avant sa mise en examen, le président du tribunal m'a convoqué pour me dire que j'étais indépendant mais que, dans quelques années, « on parlerait encore de Richard Virenque »... sous-entendu : plus de moi. A l'époque, j'ai reçu des conseils de soi-disant amis, des coups de téléphone anonymes et des dizaines de lettres de menaces et d'insultes. Au tribunal, un soir, je me suis retrouvé dans l'ascenseur avec des parquetiers et des greffiers. Lorsque je suis sorti du palais, un policier m'a signalé la présence de quelque chose de bizarre dans mon dos : on m'avait craché dessus...

Qu'est-ce qui n'a jamais été dit sur l'affaire Festina ?

Que j'aurais pu mettre en examen pour « complicité par abstention » Jean-Marie Leblanc, le directeur du Tour de France de l'époque. Cette même qualification qui a été retenue par le parquet de Paris contre Dominique de Villepin dans l'affaire Clearstream. Il apparaissait dans la procédure que Jean-Marie Leblanc ne pouvait ignorer que certains coureurs se dopaient. Pourtant, il ne faisait rien pour les en empêcher. Mais cette mise en examen aurait flingué le Tour. J'ai été raisonnable. Avec le recul, je me dis aujourd'hui que j'aurais dû aller jusqu'au bout. Certains PV d'audition montraient que ceux qui fournissaient le cyclisme en produits dopants fournissaient aussi des joueurs de football. Des noms de médecins revenaient dans les deux filières. On parlait aussi de « caissons » dans lesquels certains footballeurs célèbres se réoxygénaient le sang. Mais comme nous étions en 1998, que la France venait de gagner la Coupe du monde de football, ce volet n'a pas pu être exploré. Onze ans après l'affaire Festina, qui a révélé un dopage généralisé, industrialisé et pris en charge par le staff médical, rien n'a changé. Les techniques et les produits se sont simplement améliorés.

Vous a-t-on fait payer l'affaire Festina ?

Mon instruction bouclée, j'avais demandé à être muté à La Réunion. J'avais eu un avis favorable. Mais, une semaine avant mon départ, alors qu'avec mon épouse nous avions vendu tous nos meubles, j'ai appris que ma demande était finalement refusée. Je reste convaincu qu'il y a eu une intervention au plus haut niveau. Je n'ai pas eu le courage de démissionner. Finalement, je suis parti pour Carcassonne comme substitut. Mon couple, qui battait déjà de l'aile, a explosé. J'ai sombré dans la dépression puis l'alcool. J'ai perdu pied. Ma femme a demandé le divorce (...). Alors, j'ai été nommé à Montpellier, où j'ai rencontré ce dentiste qui vivait lui aussi un naufrage sentimental. Nous sommes devenus amis, du moins je le croyais. Quand il est tombé pour escroquerie à la Sécurité sociale, il m'a accusé dans une lettre à son avocat de l'avoir informé du déroulement de l'enquête, contre de l'argent. Pour faire diversion, l'avocat a remis la lettre à l'avocat général, qui l'a versée au dossier en l'estropiant d'une partie. Le 12 août 2008, lorsque je suis arrivé au tribunal, le procureur a demandé à me voir. A l'issue de ma garde à vue au commissariat, dont la presse nationale a tout de suite été informée avec force détails, j'ai été mis en examen pour corruption puis jeté en prison. Un an plus tard, j'ai appris ma révocation de la magistrature par la presse. (...)

Comment avez-vous vécu la prison ?

Je ne crois plus en la justice. (...) J'ai envoyé des tas de gens en prison sans savoir que la prison ne vous enlève pas seulement la liberté mais aussi votre dignité. (...) Il faudrait rendre obligatoire un stage en maison d'arrêt pour tout élève-magistrat.

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Cette page a été mise en ligne le 14/11/2009