Dossier dopage



Le Roman de l'EPO

29/06/2000 - L'Express

Extraits

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Certes, le cyclisme n'a pas attendu l'EPO pour se doper
Depuis le début du siècle, il y a eu le vin rouge, la morphine, la Strychnine, puis les amphétamines, les corticoïdes, et enfin l'hormone de croissance. Tout le monde savait. Tout le monde se taisait. Puis, en 1990, l'érythropoïétine a débarqué. «
Après une cure d'EPO, j'avais l'impression d'avoir des réacteurs greffés sur les mollets, confesse Jérôme Chiotti, champion du monde de VTT en 1996, déclassé depuis ses aveux. La fatigue n'était pas éliminée, mais je roulais 5 kilomètres/heure plus vite qu'avant.» Les cyclistes se transforment en bombes humaines. «Des coureurs jusqu'alors anonymes ont soudain réalisé d'énormes progrès et des bourricots se sont métamorphosés en pur-sang», raconte Thierry Bourguignon, professionnel chez Big-Mat Auber 93.

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On est proche de la toxicomanie
Avec l'EPO, indécelable dans les urines, les coureurs «se chargent» en toute impunité.
Une culture presque sectaire se développe. Ils sont accros. On est proche de la toxicomanie. «En matière d'EPO, il faudrait maintenant recentrer les recherches sur la santé mentale des coureurs, lance Claire Condemine-Piron, ancien médecin de l'équipe Festina et militante de la lutte antidopage. Le dopé n'est plus un tricheur, mais un malade.»

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Origines du dopage à l'EPO

Tout débute en 1983, dans la grande banlieue de Los Angeles, quand le laboratoire californien Amgen se lance dans la production industrielle d'EPO de synthèse. Cette découverte scientifique est comparable à celle de l'insuline. Un pas de géant pour la médecine. Hormone glycoprotéique sécrétée naturellement par les reins (80%) et le foie (20%), l'érythropoïétine stimule la production de globules rouges et permet d'augmenter le volume d'oxygène dans le sang. Obtenue artificiellement par génie génétique, l'EPO est prescrite chez certains insuffisants rénaux traités par hémodialyse, ou pour soigner de graves anémies, notamment chez le nourrisson, et aussi dans certaines chimiothérapies anticancéreuses. En France, il faut pourtant attendre 1988 pour que les premières autorisations de mise sur le marché soient délivrées. L'Eprex (Janssen-Cilag) est commercialisé en mars 1990, tandis que le NeoRecormon (Roche) est distribué l'année suivante. Contrairement à la Suisse, au Portugal, à l'Italie ou à la Belgique, la distribution d'EPO dans l'Hexagone est interdite dans les officines. Seules les pharmacies hospitalières peuvent délivrer les ampoules.. au compte-gouttes. A cette époque, le monde du sport s'intéresse peu à l'érythropoïétine. Pourtant, l'idée d'améliorer la performance en augmentant l'oxygénation du sang - le principe du dopage à l'EPO - éclôt dès les Jeux olympiques de 1968, à Mexico. Là-bas, on s'intéresse de près aux entraînements en altitude, car ils permettent de stimuler la fabrication de globules rouges. Mais ces stages sont longs et, généralement, leurs effets ne durent qu'une petite semaine. «Pour les remplacer, dans les années 70, les sportifs ont eu recours aux transfusions sanguines, précise le Dr Eric Jousselin, chef de service médical à l'Insep. Ensuite, au début des années 80, les sportifs ont pratiqué des autotransfusions.»
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Plusieurs accidents mortels, dont celui du footballeur belge Luc Derijcke, démontrent les limites d'un tel procédé. La commercialisation de l'EPO aux Etats-Unis, puis en Europe, arrive alors à point nommé. En 1984, Bjorn Ekblom est d'ailleurs l'un des premiers scientifiques à expérimenter les effets de l'érythropoïétine sur des sportifs. Ses résultats sont sans appel: le gain de performance s'échelonne de 10 à 20%. La mèche est allumée.

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Méthodes «spéciales» d'entraînement
Ces travaux sont-ils pour autant à l'origine de la propagation de l'EPO dans le sport ? Peut-être. Mais, de l'avis général, les premières ampoules d'EPO auraient d'abord circulé en Italie. «En 1988, les cyclistes italiens étaient moribonds, se souvient aujourd'hui Gilles Delion, ancien vainqueur du Tour de Lombardie, qui était régulièrement chambré pour ``se shooter'' à l'homéopathie. Deux ans plus tard, ils dominaient sans partage.» Entre-temps, l'EPO avait fait merveille. C'est la Renaissance de l'histoire du dopage, le quattrocento du vélo. En coulisse, le rôle du mécène est joué par Francesco Conconi, recteur de l'université de Ferrare. En 1984, derrière ses lunettes rondes, ce «médecin entraîneur» prépare l'Italien Francesco Moser à battre le record de l'heure. Avec succès.
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Le vélo change de cadence. Les vitesses augmentent. (...)
Les cyclistes «new age» pédalent plus vite, plus longtemps et, surtout, ils semblent moins fatigués. Alors que le fossé entre les équipes italiennes et les autres se creuse à gros sillon, le tournant survient en 1994 quand le nom de l'EPO surgit au grand jour. Cette année-là, la mascarade devient malsaine, notamment chez les cyclistes de l'équipe Gewiss, qui raflent tout sur leur passage. On se souvient par exemple de leur triplé écrasant lors de la Flèche wallonne. Trois coureurs de la même équipe (Moreno Argentin, Giorgio Furlan et Evgeny Berzin) sur le podium d'une classique, du jamais-vu ! Préparateur physique de Gewiss, Michele Ferrari reconnaît alors innocemment que ses coureurs utilisent de l'EPO. Il explique même que cette substance n'est pas plus dangereuse que 10 litres de jus d'orange ! Un pur mensonge: les effets de l'EPO, à long terme, ne sont pas connus. Peu importe, les instances du vélo préfèrent fermer les yeux. Comme le font les organisateurs du Tour de France, en 1991, quand la formation néerlandaise PDM abandonne collectivement sur la route de Quimper. «Il s'agissait certainement d'une intoxication générale au jus d'orange!» ironise un ancien coureur. Le médecin hollandais de PDM s'appelait Eric Rijckaert. Un grand spécialiste des agrumes...

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L'âge d'or de l'EPO
En 1996, l'utilisation de l'EPO se généralise. Une évolution inévitable. Les équipes françaises, pourtant les dernières à prendre le train en marche, se laissent délicieusement tenter. Et, quand un ancien «porteur de bidons» danois, Bjarne Riis, remporte le Tour de France, la suspicion devient la règle. Comment pourrait-il en être autrement? Extraterrestre surgi de nulle part, Bjarne Riis survole la Grande Boucle comme un robot. Dans les cols, ses performances sont inhumaines. Le peloton le surnomme «Monsieur 60%», en raison de son hématocrite élevé: il s'agit du taux de globules rouges dans le sang, un indicateur potentiel de dopage à l'EPO. Le 1er janvier 1997, pour tenter d'enrayer cette spirale infernale, l'UCI fixe à 50% l'hématocrite maximal. Trop tard. La plupart des équipes ont trouvé d'excellentes parades, comme l'utilisation de solutions salines en perfusion, destinées à faire baisser l'hématocrite.
«Quand le seuil a été fixé à 50%, nos coureurs n'ont jamais été inquiétés car leurs taux tournaient aux alentours de 53% et nous savions faire baisser ces chiffres de quatre points en vingt minutes, explique aujourd'hui Willy Voet, l'ancien soigneur de Richard Virenque chez Festina. De toute façon, quand l'affaire a éclaté en 1998, on cherchait déjà autre chose pour remplacer l'EPO

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Un marché juteux
«C'est un laboratoire portugais qui nous fournissait. On passait commande un mois avant et un membre de l'équipe allait chercher les ampoules, précise Willy Voet. Sinon, on allait parfois en Suisse, en Italie ou en Espagne, dans des pharmacies, avec ou sans ordonnance. C'était vraiment un jeu d'enfant.» Le cheveu court et l'œil malicieux, Jérôme Chiotti confirme: «A l'occasion des compétitions en Belgique ou en Suisse, je passais dans une pharmacie et j'achetais mes doses d'EPO. En deux voyages, avec 35 000 francs, je m'approvisionnais pour la saison.» En France, l'EPO étant réservée aux hôpitaux, les pharmacies des pays limitrophes se sont taillé la part du lion de ce
marché juteux: 4 milliards de dollars sur le plan mondial. En France, cependant, les abus existent. Les pertes entre la pharmacie hospitalière et le malade - le «coulage» - sont estimées à 5%.

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De nouvelles substances arrivent en masse
L'EPO a déjà 17 ans. Autrement dit, c'est un vieux produit. «D'autres substances comme les PFC (...) ou l'hémoglobine réticulée arrivent en masse dans le peloton, remarque un coureur anonymement. Mais que peut-on faire?» Il est en effet utopique de penser que les nouveaux contrôles de l'EPO élimineront totalement la tricherie. Dans son rapport à l'Agence mondiale antidopage (AMA), daté du 27 mars 2000, le
Dr Gérard Dine va un peu plus loin. Selon lui, trois nouvelles formes d'EPO devraient bientôt apparaître sur le marché. D'ici à deux ans: l'EPO retard, dont l'intérêt est de diminuer le nombre d'injections tout en prolongeant les effets, ainsi que les peptides mimétiques (EPO-Like) que l'on pourra prendre par voie cutanée ou nasale. Et d'ici à dix ans: l'EPO recombinante cellulaire, issue de la thérapie génique. «En résumé, on passe du génie génétique basique à la thérapie génique cellulaire, précise le Dr Dine. Mais les effets sur la production des globules rouges resteront les mêmes. La détection urinaire directe, déjà plus que délicate pour l'EPO actuelle, sera rendue quasi impossible pour les trois nouvelles catégories d'EPO, en particulier celle relevant de la thérapie génique

Science-fiction? Certains de ces produits existent déjà et d'autres sont à l'étude soit sur l'homme, soit sur des modèles animaux. Sur les routes du Tour de France, les échappées belles risquent d'avoir encore longtemps le goût amer de l'EPO. «Quand je m'injectais mes doses, je n'avais aucun sentiment de culpabilité car je savais que je n'avais pas le choix, se souvient Jérôme Chiotti. J'étais simplement triste.» Une tristesse partagée.

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