Actualité du dopage



Team Sky : le docteur Freeman, un fusible ?


12/11/2019 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

La belle histoire de l’équipe Sky, pour laquelle son directeur sportif nous expliquait avec une belle hypocrisie la raison des gains marginaux s’était fissurée en 2016 quand les hackers russes Fancy Bears révélaient les AUT (autorisations d’usage à des fins thérapeutiques) dont Bradley Wiggins avait bénéficié. Non, ce n’était pas les matelas, oreillers, boissons à l’hydroxybutyrate (cétone), ou encore les entraîneurs issus du milieu de la natation, qui avaient fait gagner le Tour de France 2012 à Bradley Wiggins, mais bien des injections de corticoïdes officiellement octroyées pour traiter un asthme. Le Dr Richard Freeman (médecin de l’équipe Sky et de la fédération anglaise entre 2009 et 2015) avait commandé entre 2010 et 2013, 55 ampoules d’acétonide de triamcinolone. Wiggins ne serait pas le seul à les avoir utilisés dans l’équipe. On a parlé de Richie Porte et de Chris Froome (affaire de la prednisolone au Tour de Romandie en 2014) et pour certains coureurs de la Sky devant perdre 5 à 6 kg en trois semaines avant les grands Tours, rien de mieux que les corticoïdes. D’autres médicaments étaient aussi utilisés comme le tramadol, un analgésique opioïde, interdit par l’UCI en 2019. Un ex de la Sky, Michael Barry, l’avait révélé dans son livre « Shadow on the road » en 2014. Les injections de récupération étaient aussi pratiquées dans l’équipe, après leur interdiction en mai 2011.

Sky se situait donc dans la zone grise du règlement et elle n’était pas la seule dans le World Tour. Dave Brailsford, son manager, avait même engagé dès 2011 des médecins véreux comme Geert Leinders, spécialiste du dopage sanguin chez Rabobank ou Fabio Bartalucci, spécialiste des intra- veineuses de récupération. En 2010, Brailsford avait pourtant juré de n’engager que des médecins extérieurs au cyclisme. Après l’affaire des Fancy Bears, l’UKADA commence à enquêter sur Sky et découvre qu’un mystérieux paquet (jiffy bag) avait été livré d’Angleterre à Bradley Wiggins avant la dernière étape du Critérium du Dauphiné 2011. Le paquet fut amené directement par Simon Cope, cadre entraîneur de la fédération britannique de cyclisme, et remis directement au médecin de Sky, le Dr Freeman. A partir de ce moment, les contradictions vont se succéder : Cope prétend avoir amené une paire de pédales (!). Pourquoi les remettre à un médecin ? Brailsford devra s’expliquer devant les députés de la Chambre du Parlement et invente alors l’explication du Fluimucil, médicament pourtant en vente libre en France. Pourquoi alors l’avoir apporté d’Angleterre ? L’UKADA n’arrivera pas à identifier le mystérieux colis. Après 10 semaines d’enquête, Wiggins, triomphant après l’ajournement des auditions, déclare, provocateur : « Jamais personne ne découvrira la nature de mon colis ».

Mais l’UKADA ne lâche pas le morceau. Le Tribunal Britannique chargé des questions médicales UKGMT) s’empare de l’affaire après la découverte par l’agence antidopage en mars 2017, de la livraison de 30 patchs de testostérone (Testogel) commandés par le Dr Freeman à la société Fit4Sport en juin 2011. En début d’année, les mensonges du médecin se succédent : Freeman soutient ne pas les avoir commandés et invoque une erreur de livraison du fabricant et déclarant les avoir renvoyés, les traces de la commande ayant disparu suite au vol de son ordinateur. Les nombreux ajournements et reprises des auditions (les audiences de février 2019 avaient été repoussées à novembre) faisaient craindre que l’on se dirige vers un enlisement comme pour l’affaire Puerto. Freeman finit pourtant par avouer ses mensonges en novembre : il reconnaît avoir commandé lui-même les patchs de testostérone, sous la contrainte de Shane Sutton, directeur technique et entraîneur à la fédération qui en faisait usage pour traiter une dysfonction érectile ! Mais Sutton réfute jusqu’à présent l’affirmation.

Bien sûr, le Testogel n’était pas destiné à un coureur, pas plus que les ampoules de triamcinolone dont Brailsford avait déclaré les utiliser pour traiter des douleurs au genou. Chez Sky, on doperait donc l’encadrement, mais pas les coureurs ! Cet encadrement doit commencer à trembler, car Freeman craque : il avait déjà avoué le 5 mars devant la Commission d’enquête du Parlement britannique que les « marginal gains » consistaient en fait à contourner la loi antidopage et à utiliser au mieux ses failles : abus d’AUT, injections de récupération indétectables, utilisation de médicaments de la zone grise (dont la L-thyroxine). En serait-il de même pour la testostérone en microdoses ? Le puzzle commence à se mettre en place : Wiggins, grand admirateur de Lance Armstrong, se tenait au courant grâce au texan, des « découvertes » d’Alberto Salazar, entraîneur au NOP (Nike Oregon Project) et récemment suspendu 4 ans par l’USADA. Salazar est un spécialiste de la zone grise. L’entraîneur à succès avait déterminé la dose minimale de testostérone sur un de ses fils, Alex, pour rester invisible au contrôle. L’usage de L-carnitine à haute dose en IV que Bradley Wiggins avait testé, venait des expérimentations d’Alberto Salazar sur un de ses entraîneurs adjoints, Steve Magness. Les similitudes entre la Sky 2010-2019 et le NOP de Salazar sont de plus en plus grandes. Tous deux ont vraisemblablement franchi la ligne rouge avec la testostérone.

Freeman apparaît de plus en plus comme un fruit mûr qui ne veut plus tomber seul (le General Medical Council veut le radier de l’Ordre des médecins). Et L’UKADA, sous la pression de la Commission d’enquête du Parlement, ne veut pas apparaître comme une agence antidopage incompétente, qui n’a rien vu depuis 2010, année de la création de la Sky. Freeman pourrait être aussi condamné pour dopage ; il a déjà reconnu qu’il avait menti sur les 18 des 22 points concernant la commande de Testogel. Seul manque la reconnaissance que les patchs pouvaient être destinés à un cycliste. On peut raisonnablement penser que le « jiffy bag » amené à Wiggins pour la dernière étape du Dauphiné 2011 contenait ces patchs de testostérone. Chacun jouera la montre, mais Bradley Wiggins s’en tirera-t-il ? Les audiences se succéderont jusqu’au 20 décembre, avec des ajournements attendus. L’UKADA peut agir jusqu’en juin 2021 ; après cette date, le délai de prescription sera dépassé.


Sur le même sujet


A voir aussi


Cette page a été mise en ligne le 12/11/2019