Dossier dopage



Dopage : la foire aux corticoïdes


14/10/2016 - lemonde.fr - Yann Bouchez et Clément Guillou

L’affaire concernant les joueurs du Racing 92 ainsi que les révélations par les Fancy Bears de centaines d’autorisations à usage thérapeutique de corticoïdes ont ravivé la polémique entourant l’utilisation de ces antidouleurs.

Dans une maison de Las Vegas abritant trente trophées du Grand Chelem, un ancien tennisman au crâne chauve doit certainement rire bruyamment. C’est Andre Agassi, à la lecture d’une presse française découvrant horrifiée que certains sportifs se soignent aux corticoïdes avant les compétitions. Les infiltrations faisaient tellement partie de sa vie, pour soigner ses douleurs au dos, que le mari de Steffi Graf a failli appeler son chien « Cortisone ».

Même étonnement, probablement, chez les vainqueurs du Tour de France des années 1970 ou 1980, lorsque la cortisone était une alliée fidèle et indétectable. Voir Bradley Wiggins déboulonné pour des injections de Kenacort à effet retard, « légitimées » par des autorisations à usage thérapeutique (AUT) (...) donne une idée de l’évolution des pratiques et des mentalités.

En un mois, ce « fonds de sauce du dopage » est revenu au premier plan, suscitant d’intenses polémiques de part et d’autre de la Manche. La fuite de centaines d’AUT, dont un certain nombre pour ces anti-inflammatoires, puis la découverte de taux élevés de cette hormone dans les urines de rugbymen du Racing 92 (...) ont fait exploser la Cocotte-Minute. (...)

Depuis que les corticoïdes sont devenus détectables, en 1999, la lutte antidopage n’a jamais su comment prendre ces hormones sécrétées naturellement par le corps humain, utiles en médecine du sport mais aux facultés dopantes lorsqu’elles sont administrées en quantité et par voie générale.

La législation est devenue incompréhensible pour le grand public, qui, pas plus que les instances, n’est en mesure de distinguer ce qui relève respectivement de la médecine et du dopage. Les praticiens sont mis dans des situations délicates, la tentation de jouer avec les règles est forte pour les sportifs, et leurs adversaires réclament une interdiction totale. (...)

L’AMA : « Sortir de la situation actuelle »

Lorsque le premier code mondial antidopage, en 2004, a mis fin à la situation anarchique prévalant jusqu’alors, les adversaires de l’utilisation des corticoïdes le trouvaient déjà trop laxiste : il autorisait leur utilisation hors compétition. Depuis, les évolutions ont été nombreuses. Retenons-en deux : un seuil en dessous duquel un contrôle n’est pas déclaré positif a été instauré (2005) – ce seuil est jugé trop élevé par la France –, et les infiltrations ne nécessitent plus d’AUT (2011).

Ces évolutions se font sous la pression du monde sportif, anglo-saxon en particulier. A l’inverse des médecins français qui pointent la dangerosité des corticoïdes et leur effet dopant potentiel – quand ils sont administrés par voie générale –, d’autres spécialistes militent même en faveur de leur légalisation totale. (...)

Présidente du comité santé, médecine et recherche de l’AMA, l’ancienne ministre des sports, Valérie Fourneyron, est consciente que « la situation n’est aujourd’hui absolument pas satisfaisante. On voit la différence d’approche entre les cultures dans les thérapeutiques : certains ont toujours envie de pousser la seringue dans les articulations, observe-t-elle à la lumière des récents scandales. Cela conforte complètement notre détermination à sortir de la situation actuelle ».

Problème : en l’état des connaissances sur les corticoïdes exogènes, la seule façon de clore pour de bon les débats serait soit de les autoriser, soit de les interdire totalement. Quelles que soit la période et l’utilisation qui en est faite.

Ce n’est pas la direction que semble prendre l’AMA. Ses experts endocrinologues proposent d’interdire les injections locales soixante-douze heures avant une compétition, mesure qui pourrait entrer en vigueur en 2018, révèle Valérie Fourneyron. La question de changer les seuils est également à l’étude, et l’agence finance des projets de recherche sur les corticoïdes. A plus long terme, ils seront concernés par le projet de fusion des listes d’interdictions « hors compétition » et « en compétition ». Reste à savoir dans quel sens.

La France, par la voix du président de l’Association française de lutte contre le dopage, Bruno Genevois, plaide en faveur d’une interdiction « aussi large que possible, quel que soit le mode d’administration, à l’entraînement comme en compétition ». Mais la demande a peu de chances d’aboutir, prévient Valérie Fourneyron :

« Les corticoïdes font partie de la panoplie thérapeutique, et ce n’est pas à l’AMA de dire si c’est une bonne ou une mauvaise pratique médicale. La question des infiltrations, et plus largement des antidouleurs, met au cœur la responsabilisation du médecin. »

Les médecins : « L’environnement peut être un piège »

A chaque médecin du sport son utilisation des corticoïdes, même en France. Mais tous semblent partager deux règles fondamentales, énoncées par le docteur Gérard Dine, spécialiste des questions de dopage. La première : « Si un sportif a besoin de corticoïdes par voie générale, c’est qu’il est malade et donc pas en état d’être compétitif. Mais si vous utilisez des corticoïdes chez des gens pas malades, les effets dopants sont tout à fait spectaculaires. »

La seconde : « La voie locale soigne plus les effets d’un problème que les causes, mais comme c’est autorisé, des milliers de sportifs peuvent être compétitifs uniquement parce qu’ils vont bénéficier d’un traitement local de corticoïdes. Toutefois, elle ne pose pas de problème de dopage. »

(...)

Le médecin du sport peut donc être placé dans une situation délicate lorsqu’un sportif ou son encadrement lui demande de prescrire une AUT pour un asthme d’effort – dont il sait qu’elle peut être détournée – ou de lui infiltrer des corticoïdes afin de lui permettre de disputer un match important.

« Tous les médecins sont réticents aux infiltrations de corticoïdes ! Mais cette législation les met dans une position délicate, puisqu’ils ont le choix d’un traitement qui permettra à leur joueur de pouvoir faire son métier, regrette Christian Bagate. Concernant les joueurs du Racing, il s’agissait d’une finale. C’est un sport professionnel, et, ayant été joueur, je comprends parfaitement qu’ils aient tout fait pour jouer. On est dans l’exception. »

Les sportifs : « J’ai joué contre mon intégrité physique »

Si les soignants sont réticents à traiter avec des corticoïdes, c’est aussi parce qu’ils en connaissent les conséquences pour leurs patients. Immédiates, car envoyer un sportif sur le terrain sous infiltrations lui fait courir le risque d’une blessure bien plus grave. Et plus lointaines : articulations fragilisées, production de corticoïdes altérée – ce qui induit des risques cardio-vasculaires –, risques psychologiques.

Le Brésilien Ronaldo ou l’Espagnol Rafael Nadal sont de ceux qui ont payé de leur santé les fréquentes infiltrations. Franck Ribéry, avant l’Euro 2012, avait refusé les infiltrations proposées par le staff de l’équipe de France pour calmer ses douleurs lombaires, au motif que sa « carrière [allait] continuer après ».

Il faudrait donc compter sur l’honnêteté de tous les sportifs de haut niveau. Mais « la bonne foi, dans un monde concurrentiel, elle ne suit pas », tranche Romain Bardet, deuxième du dernier Tour de France.

Les cyclistes, pour qui les corticoïdes peuvent avoir plusieurs effets bénéfiques – antidouleur et perte de graisses, notamment –, sont parmi les premiers concernés, d’où l’émotion suscitée par les AUT étranges du vainqueur du Tour 2012, Bradley Wiggins. C’est aussi le sport le plus actif, l’UCI ayant adopté des règles plus strictes que l’AMA (...), sous l’influence d’un groupe d’équipes « pour un cyclisme crédible ». Sur le sujet, Romain Bardet parle au Monde avec une franchise rare dans le milieu : « Le coup de la pommade qui masque, on est tous lassés de ces histoires-là. Trop de mecs font des trucs avant leurs objectifs et maquillent ça avec un mal au genou. On voit les trucs pas naturels, les mecs joufflus, leurs “pattes” sèches, personne n’est dupe. »

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Cette page a été mise en ligne le 02/05/2020