Avant la 15ème étape du plateau de Solaison (11,3 km à 9% de moyenne) le 19 juillet, Tadej Pogacar et Jonas Vingegaard ont subi un contrôle inopiné à 5h et 2h du matin. Lors de l'étape, le Danois, dont il faut préciser qu'il est très peu adroit sur un vélo, un peu comme Chris Froome autrefois, chutait dans un virage à droite très piégeux et se fracture la clavicule. Son Tour est terminé. S'ensuit un déchaînement de commentaires contre l'ITA (International Testing Agency) à l'initiative de ces premiers contrôles nocturnes, en tout cas celui de Vingegaard. Remco Evenepoel, vainqueur de l'étape à la suite d'un cadeau du Slovène, Cyril Saugrain, consultant à la RTBF, les déclare interdits. Rodrigo Beenkens (RTBF) déclenche un écran de fumée en parlant des lactates (1). L'ITA a ensuite effectué d'autres contrôles chez Bora Hansgrohe, CMA CGM, Groupama FDJ, Picnic PostNL, Jayco AlUla et Bahrain Victorious, en soirée du lundi 20 à 22h, 2ème jour de repos avant le contre-la-montre d'aujourd'hui et les trois dernières étapes de montagne dans les Alpes.
Le règlement antidopage de l'UCI (RAD) précise bien dans l'article 5.2 qu'un coureur puisse fournir un échantillon à tout moment et en tout lieu (2). Si l'absence de contrôle entre 23h et 6h est généralement admise, l'UCI précise que des contrôles peuvent être effectués de nuit « si le coureur autorise un créneau horaire de 5 à 6h ou s'il existe « de bonnes raisons d'effectuer un contrôle pendant la nuit » selon l'article 4.5.5 du RAD. L'ITA serait donc en possession d'informations crédibles (« soupçons graves et concordants ») rendant la nécessité d'un contrôle nocturne (« moment le plus approprié au regard des informations disponibles »). Et ce n'est sûrement pas à cause des lactates ! Les deux contrôles nocturnes de l'ITA sont donc tout à fait légaux, s'appuyant en outre sur l'article L 232.14.1 du Code du Sport dans sa dernière version du 22 mars 2026 et sur la validation judiciaire de cette action par un juge des Libertés et de la Détention du Tribunal Judiciaire de Paris.
Du côté du peloton et de ses syndicats, CPA ou Association des cyclistes professionnels dont le président est Adam Hansen (passé par T-Mobile) et UNCP Syndicat français des coureurs cyclistes dirigé par Pascal Chanteur (3), on parle de « scandale », de « honte » ou encore de comportement « inhumain », de « harcèlement », de « flicage ». Les deux présidents ont des paroles équivoques : Chanteur ajoute que les coureurs « sont pour une lutte antidopage performante » et Hansen « souhaite un changement des pratiques antidopage mais déclare son engagement en faveur « d'une lutte antidopage forte, crédible et efficace ». Les deux présidents qui ont couru dans les années 2000, des années EPO, participent à l'hypocrisie générale et à l'omerta imposée par le milieu.
Avec l'évolution vers le dopage microdosé de substances à rémanence (demi-vie) courte dans l'organisme, ce contrôle nocturne est le seul moyen de lutter contre une évolution amorcée depuis dix ans. Des hématologues spécialistes du passeport sanguin le pensent depuis déjà plusieurs années. Pour assurer une égalité parmi les prétendants à la victoire (car on peut supposer qu'un contrôle nocturne perturbe le sommeil) peut-être faudrait-il contrôler de cette manière les dix premiers en début de troisième semaine d'un grand Tour.
Deux réactions ont été intéressantes et méritent d'être citées. Celle de Christian Prudhomme (ASO) qui doit ménager les deux parties : il déclare comprendre la réprobation des coureurs mais salue l'ITA qui a enfin montré une preuve de son indépendance par rapport à l'UCI. Mais surtout celle de Jonathan Vaughters, directeur d'EF Education-Easy Post. Vaughters, ex-lieutenant de Lance Armstrong chez US Postal, pense qu'un contrôle inopiné nocturne est le meilleur moyen pour détecter un micro-dosage de peptides (EPO, hGH) et testostérone. D'après lui, si l'UCI avait pratiqué de même en 2001, tous les cyclistes de son équipe auraient été suspendus. Vingt-cinq ans de scandales (et ce n'est pas fini) auraient été évités. Vaughters pense que les pro devraient accepter de perdre un peu de sommeil pour regagner un peu en crédibilité. Apparemment, ce n'est pas le choix de leurs représentants, tout comme celui d'il y a dix ans : le passeport sanguin ne les a pas ramenés à la raison. Le micro-dopage a pris la suite.
Il est donc possible que l'on assiste à quelque rebondissement lors de cette dernière semaine du Tour de France.
(1) Parler des lactates comme d'une nouvelle avancée en diététique sportive lors de ce Tour de France permet d'évacuer la question principale qu'est le dopage microdosé indétectable. Or, comme pour les cétones dont on ne sait toujours pas si elles sont utilisées avant les glucides, les promoteurs des gels aux lactates nous les présentent comme favorisant la sécrétion d'EPO naturelle, argument qui fait mouche dans le cyclisme. L'utilisation des lactates (5g) dans des gels de glucose/fructose 40g / 40g semble être une nouvelle arnaque. On sait depuis plus de cent ans que 60% des lactates sont retransformés en glucose par le foie. Pourquoi donc utiliser 5 g de lactates dans des gels de glucose ? Et que sait-on de l'absorption intestinale des lactates administrés en gels ?
(2) La joueuse de tennis Marketa Vondrousova vient d'être suspendue quatre ans après avoir refusé un contrôle inopiné en dehors de sa plage horaire d'une heure qu'elle avait signalée.
(3) Voir au sujet de Pascal Chanteur sur YouTube la prise de bec avec le Dr Jean-Pierre de Mondenard dans l'émission de LCP en juin 2016.
Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore régulièrement à cyclisme-dopage.com