Actualité du dopage

Emily Brammeier (Picnic-PostNL) : « Transparence et ouverture, c'est comme ça qu'on avance »


- cyclisme-dopage.com

L'équipe Picnic-PostNL arrive en tête de notre « ICCD - Indice de Confiance 2026 » (1), après avoir été, depuis 2021, toujours bien classée. Nous avons demandé son avis sur ce résultat à Emily Brammeier, responsable de la communication de l'équipe et par ailleurs présidente du MPCC (Mouvement Pour un Cyclisme Crédible). Elle nous a expliqué les mesures mises en place par la formation néerlandaise pour lutter contre le dopage et l'importance de ce sujet dans sa culture avant de développer un état des lieux de la lutte antidopage dans le cyclisme d'aujourd'hui.

C&D : Tout d'abord, je tiens à vous remercier d'avoir accepté cet entretien.

Emily Brammeier : C'est tellement important d'être ouvert et transparent et de parler de tous les sujets y compris le dopage. Transparence et ouverture, c'est comme ça qu'on avance.

Cette année, vous êtes l'équipe la mieux placée dans notre classement ICCD. En résumé, vous êtes l'équipe qui nous inspire le plus confiance en matière d'intégrité et de refus du dopage. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Bien sûr, c'est très encourageant que ce soit votre conclusion. La confiance, c'est quelque chose qu'on gagne vraiment avec le temps, mais qui peut aussi se perdre très vite. Donc on ne considère jamais ça comme acquis. Alors, ça fait vraiment plaisir d'être en tête de ce classement car nous essayons vraiment de créer une culture ouverte et transparente dans l'équipe. Évidemment, notre objectif n'est pas de gagner un classement tel que celui-là. Notre objectif est simplement d'avoir un environnement sûr où les coureurs peuvent être en bonne santé et performer.


Indice de confiance des équipes participant au Tour de France 2026

Le dopage n'est donc pas un sujet tabou dans votre équipe ?

C'est un sujet dont nous parlons proactivement avec les coureurs tout le temps. Nous avons des pratiques internes antidopage strictes. D'abord, nous avons un groupe au sein de l'équipe qui surveille et signale toute suspicion. Cela peut être un record de puissance, un résultat spectaculaire ou un comportement un peu « bizarre ». Tout est géré, étudié. On en discute en interne, on analyse les données, le comportement du coureur. Le fait qu'on y accorde autant d'attention, c'est vraiment important. Ce n'est pas une approche défensive, c'est une approche ouverte.

Avez-vous déjà pris des sanctions ou rompu des relations avec des coureurs sur la base des informations remontées à ce groupe ?

Je ne peux pas citer de cas précis, mais c'est notamment un élément qui entre en ligne de compte à la fin d'un contrat quand vous devez décider de prolonger ou pas. De toute façon, si vous n'êtes pas ouvert et transparent et que vous ne voulez pas travailler de cette façon, vous ne vous intégrerez pas dans notre équipe.

Pensez-vous que cette approche soit partagée par les autres équipes ?

Je ne sais pas à 100 %, mais ce que je peux dire, c'est que c'est aussi la culture et la philosophie que nous avons au sein du MPCC et je suis sûre que beaucoup d'autres équipes fonctionnent avec un environnement transparent similaire.

Depuis quelques années, on parle beaucoup de la « zone grise », ces produits qui ne sont pas interdits et dont l'effet sur la performance est discuté. Quelle est votre position par rapport à cela ?

Nous ne nous approchons même pas de la zone grise ! Si un coureur a mal à la tête et a besoin de paracétamol, il doit aller voir le médecin et demander du paracétamol. Et ça, je pense que c'est le meilleur exemple de notre façon de fonctionner. S'il n'en a pas besoin, alors il n'en aura pas. C'est aussi simple que cela. On ne s'approche même pas de la zone grise.

Une chose que j'aimerais souligner, c'est qu'il est tout de même préoccupant de ne pas savoir précisément ce que contient cette zone grise. Tout est une question d'interprétation, d'opinion. Il n'y a pas de directives claires. On en parle, c'est devenu une expression médiatique. Et on en parle tous. Mais qu'est-ce que c'est ? En tant que présidente du MPCC, mais aussi en tant que personne du milieu du sport, je pense que le plus gros problème auquel on est confronté aujourd'hui, c'est qu'il y a tellement de médicaments qui ne sont pas interdits alors même que si vous conduisez une voiture, vous ne pouvez pas les prendre.

Des médicaments qui ont un impact sur la performance, mais aussi sur la sécurité

On parle tellement de sécurité. Il faut réduire les vitesses, il faut régler ce problème, mais on ne s'attaque pas à l'un des aspects les plus importants, à savoir l'usage abusif ou détourné de médicaments. Si je me sens malade et que je ne peux pas regarder mon ordinateur portable ou conduire ma voiture jusqu'au bureau, le médecin me prescrit un arrêt de travail, et c'est la même chose pour le sport. Devriez-vous vraiment être sur votre vélo si vous avez besoin de médicaments puissants.

On a beaucoup parlé du Tramadol qui a été interdit (après dix ans de mise sous surveillance !), mais on sait qu'il y a beaucoup d'autres antidouleurs qui ne sont toujours pas interdits et qui sont dangereux pour la sécurité des coureurs.

Vous êtes vraiment en faveur de l'élargissement de la liste des produits interdits ?

Oui mais interdire, n'est pas un but en soi. Ce qu'il faut avant tout, c'est de la clarté. Qu'est-ce qui est correct ? Qu'est-ce qui ne l'est pas ? Les cétones sont un bon exemple. Sont-ils acceptables, oui ou non ? L'UCI (Union Cycliste Internationale) dit « On vous recommande de ne pas les utiliser ». Ce n'est pas un « non » ferme. Et aujourd'hui la moitié du peloton est sponsorisée par une entreprise qui commercialise les cétones !

En plus de la liste des produits interdits, l'AMA a un certain nombre de médicaments dans le viseur avec sa liste de produits sous surveillance...

Le Tramadol est resté sur la liste de surveillance pendant dix ans avant d'être interdit. Donc pendant dix ans, on aurait probablement pu éviter beaucoup d'accidents, de chutes. Mon approche logique serait plutôt : « d'accord, on ne sait pas si tel produit est correct, alors on l'interdit, puis on enquête et si c'est bon, alors on l'autorise ». Prenez le cas du tapentadol qui est le nouveau Tramadol. On ne sait pas si le tapentadol est un problème dans le peloton. Pourquoi ne pas l'interdire ? Ensuite, on enquête, et si c'est bon, alors on dira, « ok, vous pouvez le prendre. ». C'est logique et simple, donc je ne sais pas pourquoi ce n'est pas fait.

En vous tenant éloignés de la « zone grise », pensez-vous que vos coureurs combattent avec les mêmes armes que leurs adversaires ?

Je ne sais pas. D'une façon générale, je trouve étrange qu'on n'ait pas plus de contrôles positifs. Est-ce que c'est une bonne chose qu'on n'en ait pas ? Est-ce que c'est une mauvaise chose qu'on n'en ait pas ? Je ne connais pas la réponse à cette question, mais c'est étrange.

Les autorités antidopage sont-elles à la hauteur des enjeux ?

Il y a beaucoup de failles dans le système antidopage. Travis Tygart a récemment accordé une interview où il concluait qu'il était possible de contourner le système. Venant d'un homme comme lui, cette affirmation mérite d'être prise au sérieux : il faut identifier ces failles et les corriger.

Je pense vraiment que l'ITA (International Testing Agency), ce sont des gens vraiment bien, et ils veulent vraiment, vraiment bien faire leur travail. Donc j'ai pleinement confiance en eux, mais je pense qu'ils ont besoin de plus d'argent, ils ont besoin de plus de ressources, et il faut qu'on travaille pour combler ces failles, parce que cette suspicion est tellement dommageable pour notre sport. Chaque année on demande au vainqueur du Tour de France : « est-ce que vous êtes clean ? ».

Un grand pas a été accompli depuis que la gestion des contrôles a été reprise par l'ITA et est indépendante de l'UCI. C'est une bonne chose que ce soit totalement indépendant. Mais dans l'ensemble, il n'y a tout simplement pas assez de confiance dans le système. Bien sûr on a fait de très grandes avancées au cours des dix dernières années, on a effectué un travail fantastique, et en comparaison avec d'autres sports, on est l'un des sports les plus contrôlés. D'autres sports nous prennent comme modèle pour notre stratégie de contrôle. Mais il reste encore beaucoup de travail à faire.

Selon Alex Carreira, l'agent de Pogacar, le problème du dopage n'existe plus dans le cyclisme. Ce n'est donc pas votre avis ?

Ce n'est pas factuellement correct, parce qu'on a quand même des contrôles positifs, donc il y a évidemment encore un problème. Mais tout le monde a droit à son opinion, et si c'est son opinion, d'accord. Ce que je pense, c'est que plus de contrôles, plus de clarté sur la « zone grise » donneront à tout le monde beaucoup plus de confiance, et alors on pourra aussi avoir des opinions et des discussions beaucoup plus informées et solides pour aller vers un cyclisme plus crédible.

Un critère important de notre indice de confiance est la présence de personnes ayant été impliquées dans des affaires de dopage parmi l'encadrement des équipes. Il y a quelques années, l'UCI avait eu la velléité de les bannir purement et simplement. Qu'en pensez-vous ?

Avec le staff, c'est plus difficile, parce que, vous savez, je pense à notre directeur de la compétition Rudi Kemna, qui est transparent sur le fait qu'il a eu recours une fois à l'EPO pendant sa carrière. Je peux vous dire que la personne la plus importante dans mon équipe et qui milite le plus pour un sport propre et pour un état d'esprit propre, c'est Rudi Kemna. En janvier au stage d'équipe, il s'assoit avec notre équipe de développement, et il leur raconte ce qu'il a fait. Il leur raconte comment ça l'a fait se sentir et ce que ça a eu comme répercussion sur le reste de sa vie. On a besoin de gens comme Rudi dans ce sport, parce qu'ils connaissent le passé. Ils savent ce que c'est, ils sont la raison pour laquelle nous sommes devenus ce que nous sommes devenus. Si on enlevait ça, et qu'on n'avait pas cette connaissance de ce qui s'est passé, et ce ressenti de cette époque, pensez-vous qu'on aurait des gens suffisamment éduqués pour militer comme ça ?

Il est vraiment moteur et encourage les autres managers d'équipes à s'exprimer et à partager leurs préoccupations afin que nous puissions pousser et faire pression pour changer le système. Il sait que nous ne pouvons pas changer la nature humaine mais que nous pouvons changer le système qui les gouverne. Je suis fière de travailler aux côtés de quelqu'un d'aussi déterminé et engagé que lui sur ce sujet.

Mais tout le monde ne va pas être comme Rudi Kemna...

C'est impossible. Le truc, c'est que c'est dans la nature humaine de tricher, non ? C'est dans la nature humaine de le faire, de faire des erreurs. Ce qui compte, c'est comment on en tire des leçons et comment on avance. Je pense que dans le cyclisme, notre passé dicte ce qu'on doit faire maintenant. On ne peut jamais oublier d'où nous venons, et ce qui compte c'est qui vous voulez être aujourd'hui et qui vous voulez être demain, et comment vous y arrivez. Et je pense que c'est ce que notre équipe fait très bien.

Et je pense à une autre chose importante. Le peloton est tellement jeune maintenant. Ils sont aussi tellement éloignés du passé et de l'histoire. Ils étaient encore en couches, ils étaient encore à l'école primaire aux pires heures du cyclisme. Il faut éduquer ces jeunes et les sensibiliser. Il faut être simplement ouvert et transparent sur tout. Si vous voulez avancer, les conversations difficiles sont les plus importantes à avoir. Les Rudi Kemna sont importants, parce qu'ils vous font vous en souvenir. Si on élimine ça, on oublie.

Que pensez-vous du passeport de puissance, le nouvel outil sur lequel travaille l'ITA ?

On est l'une des équipes qui participent à la période de test avec l'ITA. C'est quelque chose de nouveau. Donc, certaines personnes ont peur, sont inquiètes. Bien sûr, mais avec ce genre de projets il faut être ouvert à essayer. On n'a pas tant d'argent que ça dans le cyclisme. L'ITA est financée par toutes les sponsors, donc ce qu'on leur donne détermine à quel point ils peuvent bien effectuer leur travail, c'est pour ça que je dis qu'on devrait leur donner plus d'argent. Et ce projet vise uniquement à permettre que leurs contrôles soient mieux ciblés. Et pour moi, ça a du sens.

Peut-être que dans quelques années on se dira, d'accord, ça ne fonctionne pas, mais soyons simplement, en tant que sport, ouverts à tout ce dont les autorités ont besoin ou pensent avoir besoin pour améliorer les contrôles. Parce qu'en fin de compte, quand on a plus de confiance, on a plus de crédibilité, on a plus de sponsors, on a plus de spectacle et plus de plaisir dans la performance.

Depuis notre premier classement ICCD en 2021, les équipes les mieux placées sont aussi souvent des équipes en difficulté sur le plan sportif. Certaines, comme Arkéa-Samsic, ont même disparu. Picnic-PostNL est à la peine dans le classement UCI. Est-ce une bonne nouvelle d'être la mieux classés cette année ?

Le fait que vous posiez cette question me donne envie de dire une fois de plus qu'il nous faut de meilleures réglementations, des réponses plus claires. Il faut refermer les failles du système antidopage. Et pour cela, les autorités, qui font déjà du bon travail avec leurs moyens actuels, ont besoin de plus de ressources. Ensuite seulement, on ne parlera plus que de la nutrition, des vélos, de l'aérodynamisme, de l'entraînement, etc.

Pensez-vous que les règles du jeu soient équitables ?

Je ne porte aucune accusation. Je pense qu'on croit juste très fermement à la santé des coureurs. C'est de ça qu'il s'agit avant tout. Ce sont des personnes humaines, elles ont des familles, elles auront une vie après le cyclisme, et leur santé physique et mentale est la chose la plus importante. Vous savez, la pression qu'ils ressentent pour obtenir des résultats, la culture du sport, c'est tellement énorme. Ce qu'on doit créer, des règles du jeu plus équitables.

Mais on avance. Je vous rappelle qu'une équipe MPCC, la nôtre, a fini quatrième du Tour de France l'année dernière avec Oscar Onley !


(1) Cliquer ici pour en savoir plus sur le mode de calcul de notre ICCD - Indice de Confiance


Note ICCD 2026 Team Picnic PostNL

Cet article a été mis en ligne le 18/07/2026