Actualité du dopage



L’opération « Aderlass » révèle des méthodes inédites de dopage


15/03/2019 - lemonde.fr - Clément Guillou

L’opération « Aderlass » (« la saignée », en allemand) va-t-elle provoquer une hémorragie dans le sport allemand et autrichien ? Deux semaines après l’arrestation coordonnée de Mark Schmidt (...) et de cinq fondeurs ayant bénéficié de ses services aux championnats du monde de ski nordique en Autriche, les contours du réseau apparaissent progressivement aux enquêteurs.

Ils laissent entrevoir une organisation très structurée, couvrant de nombreux sports et plusieurs pays, et comparée à la mafia russe ou des Balkans par le chef des enquêteurs autrichiens.

Les premiers aveux de sportifs ont également permis de lever le voile sur des méthodes de dopage inédites, conçues pour échapper au passeport biologique (...).

Depuis l’arrestation de cinq fondeurs à Seefeld (...), trois sportifs ont avoué leur implication dans ce réseau : un autre fondeur estonien et deux cyclistes autrichiens, Stefan Denifl et Georg Preidler.

« Bien plus gros que ce que l’on en connaît aujourd’hui »

L’interrogatoire de Mark Schmidt par la police allemande a débuté mercredi 13 mars et se poursuivait jeudi. Après son arrestation, son avocat avait fait savoir qu’il collaborerait avec les autorités.

Selon nos informations, d’autres cyclistes ont été identifiés parmi ses clients. Ce qui ne serait pas une surprise : il fut jadis médecin de l’équipe cycliste Gerolsteiner, disparue fin 2008 après une succession de cas de dopage dont l’encadrement était parfaitement au courant, selon les témoignages des coureurs. Il avait ensuite rebondi dans l’équipe allemande Milram, évoluant elle aussi en première division et fermée en 2010.

« D’autres sports d’été sont très probablement concernés, dit au Monde Michael Cepic, directeur de l’Agence autrichienne antidopage (NADA), associée à l’enquête par les autorités locales. Compte tenu du style d’organisation, je pense que c’est bien plus gros que ce que l’on en connaît aujourd’hui. »

En 2014, le docteur Schmidt s’était vanté dans la presse locale de suivre 50 à 60 sportifs pratiquant notamment le handball, le football et l’athlétisme. Il parlait alors en tant que dirigeant d’un centre agréé de médecine du sport, donc tout à fait fréquentable.

Dans les faits, il approchait lui-même des sportifs pour leur proposer de se doper, gratuitement dans un premier temps afin qu’ils puissent constater eux-mêmes le bénéfice qu’ils en tireraient.

(...)

Dans le cabinet du médecin à Erfurt, les policiers allemands ont saisi une grosse quarantaine de poches de sang. « Les experts nous disent que cela doit correspondre à 10 ou 15 sportifs, pas plus, explique Michael Cepic. Mais compte tenu de la logistique – transfusion, transport du sang, traitement du sang – et de l’implication des parents de Mark Schmidt, nous pensons que la liste des clients est beaucoup plus longue. Sa mère est médecin, son père avocat renommé, ils connaissaient les risques et ne se seraient pas mouillés pour des revenus de seulement 50 000 euros par an. Les enquêteurs s’interrogent donc sur l’existence d’une deuxième cache. »

Liste de noms codés

Le praticien avait-il deux bases, à l’instar de l’Espagnol Eufemiano Fuentes, au centre de l’affaire Puerto qui avait impliqué des figures du cyclisme mondial en 2006 ? Chez Mark Schmidt a été trouvée une liste de noms codés, comme chez l’Espagnol, dit une source proche de l’enquête. « A la différence de Fuentes qui opérait depuis l’Espagne, Schmidt et ses proches voyageaient beaucoup, même sur les compétitions », ajoute cette source.

(...) L’Agence mondiale antidopage s’est rapidement assurée de pouvoir exploiter celles d’Erfurt. Les rapprochements entre les ADN des poches de sang et ceux des sportifs suspects seront faits dans les prochains mois.

La lutte antidopage va par ailleurs bénéficier des détails des modes opératoires donnés par les sportifs. « A la lumière des premières informations, on se rend compte que les protocoles de dopage à partir desquels on travaille sont complètement dépassés », se désole le responsable antidopage d’une grande fédération internationale.

Les clients du docteur Schmidt réalisaient des transfusions trois à quatre heures avant une compétition et non la veille au soir, après l’heure limite de contrôle (23 heures), comme le pensaient les spécialistes.

Ce timing leur permettait de ne pas faire apparaître de variations considérables dans leurs valeurs sanguines. « Tous présentaient des passeports biologiques hautement suspicieux », dit toutefois au Monde le directeur général de l’Agence mondiale antidopage, Olivier Niggli, mais pas au point d’engager une procédure contre eux.

De grandes poches de sang avant la compétition

« Le sang était injecté peu de temps avant la compétition, on le reprenait juste après, et on évitait de faire un podium entre-temps car sinon on pouvait être testé juste après la compétition, détaille Olivier Niggli. Cela permettait à certains de ces athlètes de finir à une position honorable qui les satisfaisait, sans s’exposer à un contrôle à l’arrivée. »

Alors que les chercheurs pensaient avoir, grâce au passeport biologique, contraint les tricheurs à pratiquer des microtransfusions (entre 70 et 150 millilitres de sang), certains sportifs du docteur Schmidt se transfusaient jusqu’à 800 ml de sang à quelques heures de leur épreuve, puis allaient uriner deux ou trois fois avant le début de la compétition. De sorte que la proportion de globules rouges dans leur sang grimpait considérablement, facilitant l’alimentation de leurs muscles en oxygène.

Après l’épreuve, l’absorption d’un litre d’eau salée permettait de faire baisser rapidement l’hématocrite, l’un des éléments entrant dans l’évaluation des passeports biologiques des sportifs. Et en se retirant le sang juste après la course, les sportifs bénéficiaient d’un sang enrichi en globules rouges qu’il pourraient se réinfuser pour les prochaines échéances.

Faudra-t-il, dès lors, que les préleveurs antidopage fassent des prises de sang juste avant les compétitions, quitte à perturber les athlètes dans leur préparation ? « On doit tirer les conséquences de cette affaire », estime Michael Cepic. « Il va falloir étudier cela de près », confirme Olivier Niggli. Les conséquences de l’opération « Aderlass » ne se limiteront pas aux seuls clients du docteur Schmidt.


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Cette page a été mise en ligne le 15/03/2019