Actualité du dopage



Une vaste enquête sur le dopage conduit au coeur de Neuchâtel

01/10/2011 - lematin.ch - Julien Caloz


Lance Armstrong a versé un demi-million de francs à Health and Performance, la société neuchâteloise de Michele Ferrari, à l'époque où le médecin était sous le coup d'une interdiction de pratiquer. La police italienne a mené des perquisitions dans le canton.

C'est l'histoire d'un médecin italien pour qui l'EPO n'est «pas plus dangereux que 10 litres de jus d'orange» (Michele Ferrari), de son entreprise enregistrée à Neuchâtel Health and Performance, et d'un ancien coureur cycliste souvent soupçonné mais jamais convaincu de dopage (Lance Armstrong). Pour la comprendre, il faut remonter à 2010 et voyager jusqu'au nord de l'Italie, où tout a commencé.

Cette année-là, le procureur de Padoue, Benedetto Roberti, enquête sur les habitudes de cinq cyclistes russes de la formation Katusha et d'un coureur de la Lampre. Leur point commun: ils entretiennent tous des relations avec le Dr Michele Ferrari (...), impliqué dans plusieurs affaires de dopage et condamné à un an de prison avec sursis pour fraude sportive et exercice abusif de la profession de pharmacien en 2004 (il sera finalement absous de toutes charges en 2006).

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Les investigations mènent rapidement le procureur jusqu'au chemin Sous-les-Buis 26, 2068 Hauterive (NE). Sur la boîte aux lettres, le nom de Laurent Magne, un Neuchâtelois de 47 ans, administrateur de la société Health and Performance. La police italienne croit savoir que l'entreprise est liée à Michele Ferrari. Celui-ci aurait reçu plusieurs montants de Lance Armstrong via le compte de la société. (...)

Le procureur de Padoue contacte Berne. Il délivre une commission rogatoire à l'Office fédéral de la justice. L'enquête est confiée au procureur neuchâtelois Nicolas Feuz. Nous sommes en décembre 2010. Six mois d'investigation vont suivre. Les autorités soupçonnent des cas de dopage, de blanchiment d'argent, d'escroquerie et de faux dans les titres. La police italienne et la Guardia di Finanza débarquent en force dans le canton de Neuchâtel. Leur mission: faire toute la lumière sur les activités de Health and Performance. Le domicile de Laurent Magne est perquisitionné, les interrogatoires rondement menés. Cinq à six hommes sont inquiétés.

Les autorités découvrent alors de nombreux éléments en lien avec la procédure italienne, mais rien qui ne justifie l'ouverture d'une procédure pénale en Suisse contre M. Magne ou sa société. «Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu d'infraction», précise un homme de loi. Les résultats obtenus par le procureur neuchâtelois sont envoyés à Padoue. L'enquête est terminée en Suisse. Elle se poursuit en Italie, dans le plus grand secret.

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Le temps passe, jusqu'à ce que le Corriere della Sera évoque publiquement des relations entre Health and Performance et Michele Ferrari dans son édition du 21 septembre dernier, sans en dévoiler pour autant la nature. Le médecin, qui refuse tout contact avec les médias, se défend sur son site internet: «J'étais consultant pour cette société, mais elle n'a rien à voir avec le dopage.»

Selon nos informations, l'Italien était davantage qu'un simple consultant: il était le patron de l'entreprise, de son inscription au Registre du commerce le 26 février 1996 à sa dissolution par décision de son assemblée générale, le 23 novembre 2010, soit peu avant que la police helvétique n'ouvre une enquête sur ses activités en Suisse. Le Dr Ferrari se rendait d'ailleurs discrètement chaque année à Neuchâtel, afin de s'entretenir avec son administrateur Laurent Magne. Officiellement, l'entreprise pratiquait des «consultations médicales en relation avec une activité sportive de pointe, entraînement aux sports et encadrement des athlètes et sociétés sportives». Officieusement, elle servait de plate-forme d'échange entre Michele Ferrari et son ancien client Lance Armstrong. Deux sources concordantes, l'une judiciaire, l'autre administrative, confirment les transactions. «Le médecin a effectivement reçu de l'argent de son ancien coureur, à une époque où le Dr Ferrari était interdit d'exercer. Cela correspond à environ un demi-million de francs», témoigne un connaisseur du dossier.

Selon toute vraisemblance, l'argent versé par le sportif Armstrong au médecin Ferrari était destiné au remboursement de soins. Lesquels? Quand? (...)

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Joint par téléphone, Laurent Magne refuse de s'exprimer sur l'enquête en cours. Il aurait rejoint Health and Performance à la faveur de ses relations professionnelles, et notamment de contacts avec le Luxembourgeois Marc Biver (60 ans), qu'il a côtoyé chez IMG (de 1989 à 2005) puis chez Pro'Imax (de 2006 à 2008), la société qui gère le sponsoring et la publicité de NE Xamax.

Marc Biver est un habitué du peloton, puisqu'il fut notamment manager de Tony Rominger (ancien patient du Dr Ferrari) et de l'équipe Astana. Coïncidence troublante: lorsqu'il roule pour la formation kazakhe en 2007, son coureur Alexander Vinokourov admet ouvertement sa relation avec le même Dr Ferrari. L'équipe est accusée de dopage. Marc Biver est convoqué au siège de l'Union cycliste internationale (UCI) pour s'en expliquer. Est-il celui qui a mis en relation Laurent Magne et Michele Ferrari? Connaissait-il les activités du «dottore» à Neuchâtel? Il coupe - «non, non» - puis interroge: «Vous plaisantez? C'est un gag? Je n'étais absolument pas au courant de l'existence de Health and Performance et je n'ai jamais eu affaire au Dr Ferrari. Et je ne veux plus entendre parler de cyclisme. S'il vous plaît, laissez-moi en paix.»

Le dossier est désormais sur le bureau du procureur de Padoue, Benedetto Roberti. La justice (...) a bloqué 2,4 millions d'euros sur le compte de Denis Menchov, deux fois vainqueur de la Vuelta (2005 et 2007) et lauréat du Giro (2009). Elle a mené des perquisitions visant Scarponi, Bertagnolli, Gusev, Ignatiev, Karpets, etc.

Selon le Corriere della Sera, un «homme élégant» a été récemment intercepté au poste frontière de Monte Olimpino, en possession de liasses de billets délivrées par une banque de Locarno. Dans le même temps, un médecin a été capturé par la police des frontières avec de fortes sommes d'argent en provenance d'un institut de crédit de Saint-Moritz, une station où Michele Ferrari a ses habitudes.

Le quotidien milanais rapporte la mise en examen de trente personnes, dont plusieurs coureurs de renom, un manager, un employé de la banque de Locarno et un institut de crédit. Tout ce petit monde formerait une association obscure, composée également d'avocats et de médecins. Leur activité principale consisterait à utiliser le dopage pour augmenter la valeur sportive et les contrats d'un coureur, avant de se partager les primes et les bénéfices. Selon la Gazzetta dello Sport, le système financier mis en place par Michele Ferrari aurait déjà généré quelque 18 millions de francs. L'enquête se poursuit.

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Cette page a été mise en ligne le 02/10/2011