Actualité du dopage



Surveiller et punir

24/07/2004 - Libération - Jean-Louis LE TOUZET

Extraits

Le champion qui nous enchante chaque jour davantage par son esprit universel marqué par une immense culture s'est laissé aller à son penchant naturel au despotisme. (...) Vendredi, l'étape est revenue à l'Espagnol Mercado (Quick Step), qui faisait partie d'une échappée de six coureurs partie au km 18. Lance, emporté par une cruauté imbécile, a humilié un coureur, Filippo Simeoni, qui avait tenté de sortir au km 32 et qui fut immédiatement suivi du maillot jaune.

(...) On comprend Simeoni. Son équipe n'a rien gagné. Mais Armstrong ? Pourquoi sortir de son cabinet de travail ? (...) Pourquoi Simeoni ? Ce dernier avait reconnu se doper à l'EPO sur les prescriptions du médecin personnel de Lance, Michele Ferrari. Armstrong l'ayant traité de «menteur», Simeoni le poursuit en diffamation : «Je ne suis pas grand-chose, mais j'ai ma dignité à défendre.» Pour que les choses soient nettes au départ de cette vilaine histoire, précisons que Filippo est classé 114e, à 2 h 42 de Lance. Un coureur dangereux. (...) C'est alors que Lance, tellement surabondant d'érudition depuis trois semaines, si facile, si gracieux, si fécond (quatre étapes remportées), et Simeoni rejoignent les fuyards au km 36. Le peloton est alors cadenassé par l'US Postal qui donne le tempo. Il faut un instant se mettre dans la peau des six gars qui voient le maillot jaune entrer sans frapper dans leur échappée. Sont juste aux entrées : un peu plus de 30 secondes d'avance. Ils se regardent, interdits. Juan Miguel Mercado, le vainqueur, témoignait de cette nouvelle hallucination : «On l'a vu et ça nous a fait vraiment bizarre. On s'est demandé ce qu'il faisait là avec Simeoni. Si Simeoni ne coupait pas son effort, on était morts. On n'avait alors que 40 secondes.»

(...) Selon Sébastien Joly, du Crédit agricole, lui-même échappé, le groupe a demandé à Simeoni de rentrer. L'Espagnol Garcia Acosta lui demande poliment de s'exécuter. Les autres l'engueulent. Simeoni rentre alors la tête dans les épaules et décroche. Lance, qui ne lui a pas dit un mot, fait de même.

(...) L'affaire aura duré 10 km pendant lesquels Simeoni a compris qu'il n'était plus rien. Le voilà à nouveau dans le peloton. Que fait ledit peloton ? Il l'engueule en le traitant de tous les noms. Deux coureurs de La Fassa Bortolo, qui possèdent grâce à Flecha dans l'échappée un espoir de victoire, s'étranglent de colère. (...) Plus il descendait dans le peloton, plus Filippo se faisait agonir d'insultes. Son directeur sportif a avoué que son coureur a même été sur le point de poser pied à terre : «Il pleurait sans cesse, je lui ai dit de continuer.»

(...) Lance serait-il de la famille des bourreaux Sanson père et fils ? Jean-Marie Leblanc, le patron du Tour, a dit que c'était «un épisode cocasse du Tour». Un homme à la mer n'est pas chose cocasse. Le sang du suiveur n'a fait vendredi qu'un tour. Il garde toujours une oreille pour les plus faibles. Surtout quand l'accusé est innocent. Qu'a dit Lance pour sa défense ? «Je défends les intérêts du peloton.» Moeurs pures, âme élevée, désintéressement, pédalage qui se perfectionne en vieillissant, talent de l'artiste, mesure en toute chose, goût pour l'épreuve, élévation naturelle dans les cols, loyauté, vertueuse maturité dans le contre-la-montre ? Tout cela n'existerait donc plus. Est-ce là la vraie nature de l'homme qui s'apprête à remporter son sixième Tour ?

Lance, un syndicaliste ? Allons bon ! Il est exquis quand il pédale, mais dans la défense des intérêts du peloton, il se fout du monde. (...) Reste que le suiveur est super-remonté. Lance peut bien tuer l'espérance dans ce Tour 2004, mais il est interdit d'humilier les plus faibles. C'est pourtant écrit noir sur blanc dans la Constitution du Tour. Mais Lance, la Constitution, il s'assoit dessus.


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