L'actualité du dopage



Pot belge: cyclistes et dépendance

05/12/2002 - Libération - Blandine Hénion

Extraits

(...) A Rennes, comparaissent depuis mardi treize orphelins de la grande famille du vélo, poursuivis pour usage et trafic de pot belge, un mélange d'amphétamines et de caféine. Il y a là d'anciens grands coureurs professionnels comme Patrick Béon, coéquipier de Bernard Thévenet chez Peugeot dans les années 70, ou Roland Leclerc, quatre jours leader de la Vuelta en 1989. Egalement jugés, d'autres anciens pros plus modestes, des amateurs et un mécanicien de l'équipe AG2R, Philippe Tomasina, qui a dû quitter le Tour de France 2002 quand sa mise en examen a été rendue publique. Il y a enfin des marchands de cycles, des suiveurs du Tour, des dirigeants de clubs, des sponsors.

Un malaise saisit l'audience tant ces seconds couteaux paraissent abandonnés du milieu. «J'aurais pu renvoyer 70 personnes, tout le peloton professionnel et amateur du Grand Ouest, mais le noyau dur qui est là devait être jugé dans un délai raisonnable», s'est justifié le procureur Jean-Yves Kerboeuf, un passionné de vélo. Ce n'est pas le cas de la présidente qui entend «juger des faits», en l'espèce un trafic de stupéfiants, puisque les amphétamines sont ainsi classées. «S'il s'agit d'une affaire de stup et non d'un procès de dopage sportif, alors la Fédération française de cyclisme [FFC] est irrecevable dans sa constitution de partie civile», s'insurge maître François-Xavier Gosselin qui débutait, hier, les plaidoiries de la défense. Dopage donc, car tous les prévenus ont eu une licence de cyclisme un jour ou l'autre, sauf le fils de Patrick Béon.

L'affaire a débuté le 30 octobre 2000 après l'interception par les douanes à la frontière franco-belge d'un colis postal provenant des Pays-Bas. Les 30 «pots hollandais» ont été analysés, puis le colis a suivi sa route sous haute surveillance policière vers la Bretagne, chez la mère de Patrick Béon. L'enquête a abouti à un trafic portant sur un millier de pots provenant d'une source belge, Albert Delrue, fournisseur de Tomasina, et d'une source néerlandaise, Pete Boot, fournisseur de Béon. L'origine de la filière n'a pu être déterminée.

Patrick Béon, 52 ans, aussi robuste physiquement que brisé psychologiquement, raconte sa vie en miettes. «J'étais le meilleur amateur de ma génération au début des années 70, sans prendre un seul produit. J'ai raté la première marche en passant pro chez Peugeot. Des amateurs que je battais avant me lâchaient facilement. J'ai pris des amphet' comme tout le monde pour les critériums dénués de contrôle. Les médecins nous faisaient des ordonnances et on allait à la pharmacie.» Béon a gagné l'Etoile de Bessèges en 1975, le Criterium international l'année suivante, avant de finir 4e dans l'Amstel Gold Race. «Je ne voulais pas faire le Tour de Belgique en 1976. Mon directeur sportif chez Peugeot a demandé qu'on me fasse une piqûre de Lidocaïne et j'ai fait la course comme ça. ça a été le début des amphet'

Quand Béon arrête sa carrière en 1979, il ne touche plus à rien. Devient directeur sportif puis commercial dans le sponsoring. Travaille pour les lunettes Bollé en 1995, fait beaucoup de route. Et y retouche, «pour tenir et faire la fête». C'est l'engrenage. L'addiction qui le transforme en trafiquant. Il consomme 180 pots de dix doses chacun en trois ans, et en importe 750. Le procureur, qui a requis contre lui quatre ans de prison dont un an ferme, demande : «Comment avez-vous rencontré Pete Boot ?» Béon : «Cela s'est passé dans les boxes d'arrivée des coureurs au championnat du monde en Hollande en 1998. Un ami, ancien masseur flamand du GAN, me l'a présenté.» Les tarifs sont moins chers que ceux de son premier fournisseur, Serge Degnati, ancien mécano, ami de Pascal Chanteur : 320 francs au lieu de 1 400 francs. Le coureur d'AG2R met en contact Degnati avec Tomasina (deux ans de prison dont un an de sursis requis contre les deux), le mécano de l'équipe qui lui fournira 290 pots en trois ans. (...)

Ce rituel du pot belge, tous les prévenus l'ont connu. Sébastien Guénée, ancien coureur de Saint-Quentin (neuf mois avec sursis requis), a été baptisé par son ami Stéphane Ravaleu, alors coureur pro chez Big Mat Auber, prévenu lui aussi (cinq mois avec sursis requis). Mais sa plus belle soirée, il la doit à Jacky Durand (Française des Jeux). «Marc Madiot et Jacky Durand étaient des dieux pour moi. Quand ils m'ont invité, moi qui savais que je ne passerais jamais pro, j'ai cru que c'était ma dernière chance.» Il a droit à une injection dans les toilettes de la soirée organisée par Durand. Comme Chanteur, ce dernier a été entendu à l'instruction. Mais leurs amis sont seuls à répondre d'une addiction née de leur amour du vélo.

Une ombre est passée à l'audience hier midi : le docteur Mabuse, alias Bernard Sainz. «Ils sont treize prévenus, alors je me suis dit que le prophète pouvait venir», confie le sulfureux faux médecin du peloton.

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