Le patron de l'équipe UAE traîne un passé sulfureux. Avec le dopage comme trait d'union.
Aujourd'hui, le Suisse fait la pluie et le beau temps grâce à son produit phare nommé Tadej Pogacar.
Portrait
Derrière ses yeux délavés, difficile de saisir la personnalité de Mauro Gianetti. Une anguille. Crâne lisse, corps frêle, comme asséché par un régime ascétique. À 61 ans, le dirigeant suisse parle beaucoup mais choisit les sujets de conversation. Il sait être affable, dans toutes les langues, comme un VRP soucieux d'assurer le service après-vente, le plus souvent avec le sourire. « Si tu lui serres la main, tu as intérêt à compter tes doigts quand tu la reprends », caricature un manager d'équipe français (...).
Lui, sa boutique, c'est la plus riche équipe du peloton. À sa manière, Gianetti a réussi le casse du siècle en 2016, quand l'équipe Lampre est devenue UAE. Elle est financée par l'entreprise émiratie Kopaonik Property Investment LLC, présidée par Matar Suhail Al Yabhouni AI Dhaheri. Un entrepreneur qui banque sans se préoccuper du reste. L'éthique ? C'est devenu « has been », un gros mot, une vertu piétinée dans ce monde des affaires. Car le cyclisme brasse des pétrodollars qui nourrissent tous ceux qui ne sont pas regardants sur les valeurs.
« Je ne crois pas à la rédemption »
En 2016, Mauro Gianetti sortait d'une traversée du désert, mais impossible désormais d'aborder avec lui les années de plomb. Il a appuyé sur la touche « reset » et tourne les talons illico si on lui dit PFC, Saunier-Duval ou Cobo ! Seuls les journalistes « gentils » sont tolérés au pied du bus.
L'insaisissable Gianetti vit avec des ombres. Il sait qu'il ne peut pas plaire à tout le monde, spécialement à ceux qui ont de la mémoire et un jugement critique. « Mauro Gianetti ne s'est pas réhabilité, je ne crois pas à la rédemption le concernant », balance cet ancien coureur, bien au fait de l'épisode de 1998, parce qu'il fréquentait la même équipe, la Française des Jeux. Difficile de parler à visage découvert pour la totalité des témoins rencontrés. Parce qu'ils travaillent toujours dans ce cyclisme où il est préférable de tenir sa langue pour continuer la carrière, percevoir un confortable salaire. Après tout, c'est humain à défaut d'être glorieux. On parlait jadis de mafias pour décrire les ententes dans les courses, aujourd'hui la mafia se manifeste par la loi du silence imposée à ceux qui disposent d'un contrat : l'omerta.
« C'est quelqu'un que je connais bien, expliquait Stéphane Heulot, à Ouest-France, dès 2008. Il a été mon coéquipier à la Française des Jeux et je partageais sa chambre lors du fameux Tour de Romandie, où il a failli mourir après avoir absorbé du PFC ! (...). À l'époque, je n'avais rien vu, il faisait ses trucs dans son coin. Il a un côté très poli, très avenant. Mais, de l'autre... Le dopage est tellement ancré chez certains managers, qu'ils ne peuvent pas concevoir le cyclisme autrement. »
Un manipulateur hors pair
Lors du Tour de France 2008, l'équipe Saunier-Duval avait été prise en flagrant délit de dopage lourd avec Riccardo Ricco et Leonardo Piepoli, entre autres. (...)
En 2009, le Suisse dirige l'équipe Fuji-Servetto qui devient Geox-TMC en 2011. Car trois ans après le scandale Saunier-Duval, il est mis à l'index après le déclassement pour dopage de son coureur Juan José Cobo, vainqueur du Tour d'Espagne 2011. Encore une affaire... Comme un félin machiavélique, il retombe toujours sur ses pattes. Et va revenir.
Mauro Gianetti a du réseau et de l'influence. Ses défenseurs, prétendent qu''il a appris de ses erreurs. De ses errances ? Beaucoup louent sa fine connaissance du métier, son professionnalisme. Comme il a beaucoup de pouvoir et le sens des intérêts, le milieu évite de lui tailler des croupières. Il aurait changé. Au point de s'acheter une virginité ? « Quels arguments béton a-t-on contre lui ? », demande cet agent, qui croit à la deuxième chance ! En l'occurrence ce serait plutôt la cinquième ! Le doute, les mystères, ce passé lourd comme une enclume, rien ne plaide pour lui. Coureur de 1986 à 2002, Mauro Gianetti gonfle son palmarès dans les années EPO, dans le grand désordre des années 1995 et 1996, quand les classements étaient risibles et les hiérarchies factices. Lauréat de Liège-Bastogne-Liège et de l''Amstel Gold Race coup sur coup en 1995, dauphin du Mondial 1996 derrière un Johan Museeuw tout aussi étrange. Si Lance Armstrong a logiquement été rayé des tablettes sur le Tour de France, de 1999 à 2005, quels vainqueurs des années 1990 peuvent se regarder dans la glace ? Cette époque-là était la plus sordide du cyclisme dérégulé. Mais comme tant d'autres, dont Laurent Jalabert pour ne citer qu'un ex-n°1 mondial, Gianetti a toujours nié tout dopage.
(...) Ni les suspicions de dopage durant sa carrière, ni les faits avérés de triche comme manager n'ont suffi à le sortir du jeu. Bien au contraire. Depuis 2017, il dirige UAE et a eu le nez creux en enrôlant Tadej Pogacar dès 2019.
Une anguille insaisissable
Gianetti ne manque ni d'influence, ni de contrôle. Il dispose du plus gros budget du peloton, grâce à ses partenaires des Émirats arabes unis, dont certains sont également soutien officiel de l'Union cycliste internationale (UCI), comme MyWhoosh, une plateforme d'entraînement virtuel. Faut-il y voir des collusions ? Chez UAE, il y a beaucoup de soupçons, mais aucun contrôle positif n'est venu sanctionner ce doute naturel. Le cyclisme a le chic pour engendrer des démons. Il a raté l'occasion de faire le ménage à plusieurs reprises, en offrant une deuxième, une troisième, une énième chance. Mauro Gianetti en profite. Sûr de sa liberté d''action. Comme une anguille insaisissable.