Focus. Médecin depuis plus de quarante ans, ayant travaillé dans le peloton, Jean-Jacques Menuet s'inquiète de la mode qui fait ingérer aux coureurs toujours plus de sucres et de caféine.
« Si un cycliste est correctement suivi par un nutritionniste du sport, les apports glucidiques peuvent être adaptés à chaque type d'entraînement, à chaque type d'effort, à chaque type de course. Une surcharge d'apport glucidique peut être acceptée si la dépense énergétique est vraiment très élevée. Le grand danger, c'est que cette mode d'augmentation des apports glucidiques n'est pas adaptée aux coureurs en fin de peloton, « dans l'autobus ».
« Le sportif est une proie fragile »
Surtout, cette mode contamine le milieu amateur qui est concerné par des courses plus courtes, moins intenses et qui demandent donc moins d'apports énergétiques. On est en train de fabriquer une génération de futurs diabétiques qui sursollicitent et épuisent leur pancréas. Et peut-être de futurs obèses, puisque tout ce qui est sucre non consommé pendant l'effort risque de se transformer en graisses en raison d'un processus physiologique complexe.
Avec 30 années d'expérience de terrain dans la nutrition du sport de haut niveau, je pense ne pas avoir tout faux en exprimant cette crainte. Clairement, des intérêts économiques plus que nutritionnels dictent cette évolution, probablement que certains lobbyings opèrent en sous-marin Je ne suis pas un lapin de trois semaines et suis parfaitement informé des collusions nutrition et business. De nombreuses autres modes ont circulé au fil des années (créatine, lactosérum, bracelet énergétique, boissons énergisantes très intégrées sur certaines épreuves sportives, cétones) qui peuvent être qualifiées de conduites dopantes. Car au final : de l'eau, du sucre et quelques minéraux peuvent constituer une solution nutritionnelle performante. Est-il utile de vider son portefeuille pour remplir ses bidons de boissons sophistiquées et qui vendent du rêve ? De consommer des gels hyperdosés ? Le sportif est une proie fragile, les industriels en sont conscients...
Quant aux apports monstrueux de caféine, je dirais que ça pourrait me faire rigoler car comme probablement tous les coureurs en prennent, ils sont « à égalité ». Si personne n'en prenait, ils seraient aussi « à égalité ». Et quid de l'avis justifié des diverses instances sur le risque de commotion cérébrale en cas de chute ? Parce que la « caf » ça énerve, ça fait perdre de la lucidité, ça crispe la fibre musculaire et ça déshydrate, ça fait monter les pulsations.
Le soir, le sportif devra se gaver de sédatifs pour réussir à dormir, avec un risque de chute le lendemain parce qu'un somnifère ne s'élimine pas en seulement quelques heures. Pour moi, on est dans une toxicité pour la santé du coureur, mais on observe les mêmes dérives dans les marathons, trails, ultra trails, etc. Et on laisse faire. Les politiques et diverses instances nous gavent avec la notion de « sport santé ».
Mes propos sont peut-être ceux d'un dinosaure, mais dont l'expérience, la maturité et la sagesse sont encore largement présentes. De nombreux sportifs... m'accordent encore leur confiance et n'ont pas recours à ce type de procédés. »