Dossier dopage



L'intention fait le dopage

08/04/2005 - L'Humanité - Entretien réalisé par Lionel Venturini

Extraits

Adoptée mercredi à l'Assemblée, la loi Lamour vise à mettre la loi Buffet en cohérence avec l'Agence mondiale antidopage. Décryptage.

Sociologue à l'université Paris-X Nanterre, et ancien athlète de haut niveau, Christophe Brissonneau interroge directement pour ses recherches des sportifs dopés acceptant de se confier. Pour lui, légiférer en matière de dopage se révèle aujourd'hui insuffisant, si la prévention ne suit pas.

Toute loi en matière de dopage n'échappe-t-elle pas à une dimension, que l'on pourrait résumer par l'absence de réponse à la question « pourquoi se doper » ?

Christophe Brissonneau. Cette loi est avant tout « technique », pour se mettre en adéquation avec l'Agence mondiale antidopage (AMA), en répartissant les tâches et les pouvoirs. Le problème n'est pas une question de loi mais de réelle intention. On a demandé aux policiers de s'intéresser d'un peu plus près aux trafics de produits. C'est bien mais je suis convaincu que sans pression de cette sorte, la loi reste lettre morte. On améliore la sanction, mais depuis quarante ans qu'existe une législation antidopage en France, on n'a pas amélioré réellement la prévention et il y a de plus en plus de dopage. Ce qui vient brouiller l'efficacité de la lutte contre le dopage, c'est le caractère moralisateur, que l'on ne voit plus à l'oeuvre dans d'autres domaines comme la sécurité routière, le tabagisme ou l'alcool. Là où ces campagnes de prévention ont un impact, c'est lorsqu'elles se situent sur des questions de santé uniquement, pas de morale.

N'est-ce pas aux médecins qu'incombe cette tâche ?

Christophe Brissonneau. La médecine n'est qu'un des acteurs de la prévention. Dans ma thèse, je montre les effets chez les sportifs de l'irruption des médecins dans leur préparation (...). Une prévention qui porte ses fruits suppose que l'ensemble de la société soit incorporé dans la réflexion et que les (...) sportifs le soient également. Or, ceux qui mettent en place les lois sont les médecins, quelques juristes, quelques dirigeants sportifs, et c'est à peu près tout. À aucun moment ces sportifs ont la possibilité d'exprimer librement ce qu'ils pensent.

Le volet santé, présent dans la loi, vous semble-t-il aussi insuffisant ?

Christophe Brissonneau. Quand on parle de santé du sportif, de quoi parle-t-on en réalité ? Est-ce normal d'avoir des sportifs de haut niveau passés trois fois sur la table d'opération, victimes de tendinites à répétition ? Un médecin spécialiste du haut niveau va « optimiser » la blessure pour une reprise rapide de la compétition, un médecin habitué à la pratique de masse parlera récupération, voire consultation en psychiatrie...

Le haut niveau fonctionne beaucoup en vase clos, sans vrai contre-pouvoir...

Christophe Brissonneau. Le sport de haut niveau est une sorte de bulle déconnectée de la réalité, hors du droit commun. On a le droit de rouler à 300 km/h, ça s'appelle la Formule 1. (...) Ces sportifs ont une vie différente, des contraintes que ne vivent pas les gens ordinaires et leurs valeurs changent : ils sont contre la tricherie, le dopage, mais les normes avec lesquelles ils définissent ces termes ne sont pas les mêmes que dans le monde ordinaire. La limite pour eux, c'est légal-pas légal. Si on leur disait que les stéroïdes anabolisants, finalement, ne sont pas mauvais pour la santé, les sportifs en prendraient sans aucun doute. Certains prennent du fer dans des quantités proches des doses mortelles pour les reins, des marathoniens prennent du Prozac, tout cela n'est pas interdit, mais ne s'agit-il pas de dopage, aussi ?

C'est ce qui vous amène à considérer que ce n'est pas le produit qui fait le dopage, mais l'intention ?

Christophe Brissonneau. Je suis frappé de voir chez les cyclistes que j'ai interrogé que pour eux, le Tour de France étant une compétition sportive, prendre des amphétamines pendant revient à tricher. Mais les critériums du mois d'août sont des shows, ce n'est plus du sport, mais un spectacle et on se retrouve entre amis pour faire la fête. D'ailleurs, ces produits circulent entre cyclistes, on se les passe sans sentiment de tricherie. Quand au début des années quatre-vingt-dix apparaissent EPO et hormones de croissance, ces produits ne respectent plus l'échelle des valeurs car ils permettent à un mauvais de devenir bon. Tout d'un coup, on assiste à une déstructuration du lien social que ces cyclistes ont entre eux. Le cyclisme a toujours vu depuis le début le dopage (...) comme un problème de santé. Le dopage vu comme tricherie ne date que de l'arrivée de l'EPO.


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Cette page a été mise en ligne le 19/9/2005.