Dossier dopage



La transfusion infuse dans le peloton

23/01/2004 - Libération - Blandine Hennion

Extraits

En matière vélocipédique, la réalité dépasse presque la fiction. Dans les Triplettes de Belleville, célèbre film d'animation français couronné au dernier festival de Cannes, trois coureurs sous perfusion pédalent sur des home-trainers en face d'un écran géant où défilent les images des routes du Tour de France. Ce tiercé cycliste infernal se produit sur une scène de théâtre clandestin dont les spectateurs parient sur le vainqueur. Dans l'affaire Cofidis, instruite à Nanterre depuis juillet, les écoutes téléphoniques mises en place par la brigade des stups depuis des mois révèlent des pratiques approchantes. Le Point du 22 janvier révèle ainsi un dialogue effrayant, le 30 août, entre le soigneur polonais de Cofidis, Bob Madejak, et son ancien coureur Marek Rutkiewicz (...).

«Quel groupe sanguin a ton frère ?, demande le soigneur.

Le même que moi, répond le coureur.

Tu sais, il y a une nouvelle méthode...

Ah oui ! j'en ai entendu parler à propos du Tour de France.

Tu achètes le mec et tu fais la transfusion en direct et voilà.»

Propos hallucinants ? «Je ne vois pas un coureur prendre le risque de se faire une transfusion dans un hôtel sur le Tour. Ce coureur n'a d'ailleurs pas participé au Tour du centenaire», s'insurge Jean-Jacques Menuet, le médecin de Cofidis chez qui les enquêteurs ont perquisitionné sans rien trouver de suspect. Le retour en grâce des transfusions sanguines dans le peloton est pourtant une réalité. Selon nos informations, trois grandes équipes cyclistes y ont recours. C'est du moins la conclusion à laquelle est arrivé le laboratoire de Lausanne à qui l'Union cycliste internationale confie ses analyses (...). Tous les coureurs ont les mêmes paramètres effondrés de l'EPO naturelle, et des marqueurs de l'EPO que sont les réticulocytes et les récepteurs solubles de la transférine. Logique : la transfusion les met provisoirement au repos.

Michel Audran, patron du laboratoire de l'université de pharmacie de Montpellier, n'est pas surpris. (...) «Un donneur compatible, un frère ou un ami payé pour ce faire, se fait prélever 450 ml de sang. Dans une centrifugeuse, on isole les globules rouges du plasma du donneur. Le coureur s'injecte les seuls globules rouges, augmentant ainsi son hématocrite de 10 % environ, tandis que le donneur se réinjecte son plasma pour conserver le même volume sanguin.» L'intérêt ? Une énorme amélioration de la puissance physique du transfusé, sans dépasser le seuil de 50 % de l'hématocrite. «Les transfusions peuvent être modulées selon les besoins pendant trois semaines de course, car ces poches de sang doivent simplement être maintenues à la température de 4 °C.»

Le procédé est à ce jour indécelable. Et il pourrait même se sophistiquer. «Si on dope le donneur à l'EPO, la récupération du "cobaye humain" sera beaucoup plus rapide», avance en hypothèse un expert en hématologie. Un seul donneur universel pourrait ainsi «alimenter» plusieurs coureurs. «Le test du laboratoire de Châtenay sera négatif dans ce cas, car la transfusion porte sur les seuls globules rouges et non sur le plasma où est lue la présence d'EPO exogène», conclut Michel Audran.

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