Actualité du dopage



Les truites des Groene Leeuwe

Extrait du livre "Doping, les surhommes du vélo" de Roger Bastide (1970)



Samedi matin 7 juillet 1962, à Luchon (...) il s'est (...) déroulé durant la nuit, dans les couloirs de certains hôtels d'étranges ballets avec accompagnement de chasse d'eau.

Au contrôle de départ Gastone Nencini, vainqueur du Tour 1960, est porté manquant ainsi que son équipier (...) Albert Assirelli.

Sur la toute, le ballet reprend. Trois coureurs du groupe belge Groene Leeuwe, les traits tirés, le teint verdâtre (...) sont distancés avant même que l'on ait atteint les premières pentes du Portet d'Aspet tout proche. Il s'agit de l'Allemand Hans Junkermann, des Belges Gilbert Desmet et Frans Demulder. Ils descendent de vélo, les jambes flageolantes et vont se perdre derrière les bosquets (...). Et les abandons se multiplient : l'élégant Willy Schroeders (...), De Cabooter, Van Aerde, l'italien Rimessi...

Durant les treizes premières étapes, le Tour n'avait perdu que trentre-quatre coureurs et dans cette seule journée il va en perdre quatorze (...). Parmi eux un quatrième « Groene Leeuwe » : le Belge De Middeleir. Une telle hécatombe ne peut que paraître troublante au cours d'une étape (...) pas courue à une allure forcenée.

Et bien suspecte la défaillance collective des Groene Leeuwe qui étaient assistés, pourtant, de leur médecin personnel. Les malheureux soutiennent, sans trop insister d'ailleurs, qu'ils ont été victimes d'une « intoxication alimentaire », que les truites (...), la veille, manquaient de fraîcheur.

Aucun des coureurs ou des accompagnateurs de l'équipe Margnat-Paloma qui logeaient dans le même hôtel et ont mangé le même menu n'a été victime d'une indisposition semblable. Non plus d'ailleurs que les membres de l'état major de l'équipe Groene Leeuwe (...).

D'autres rapprochements s'imposent (...). La veille (...) a été courue une étape contre-la-montre sur la montée de Luchon vers Superbagnères (...) très dure. Gilbert Desmet était alors troisième du classement général (...) et Junkermann était huitième (...). La partie était donc importante pour eux et même déterminante pour Gilbert Desmet : avec un peu de chance, il pouvait prendre le maillot jaune. Il échoue de peu le soir à Superbagnères, il est devenu deuxième du classement général. Et Junkermann s'est classé cinquième contre-la-montre (...). Ils ont donc fait front, mais à quel prix ? Et Frans Demulder était le troisième homme de l'équipe, celui sur lequel on comptait le plus dans les étapes de montagne. Or ce sont précisément ces trois coureurs de pointe qui ont été pris de malaises caractéristiques, vomissement et diarrhée, comme s'ils n'avaient pas été soumis au même traitement que leurs camarades. Le lendement, Willy Vannitsen, le sprinter de la formation enlèvera l'étape (...) et offrira un sourire resplendissant (...). Les truites, apparemment, lui ont mieux réussi qu'à ses camarades combattant pour le classement général. D'ailleurs cette excuse de l'intoxication a été avancée sans trop insister.

Devant cette affaire (...) le docteur Dumas (...) rédige (...) le communiqué suivant :

« Le service médical du Tour, ému par le nombre important de coureurs malades au départ de Luchon et présentant tous les mêmes syndromes.

Considérant qu'il s'agit non d'amateurs, mais de professionnels (...) dont certains échappent cette année à son contrôle.

Ne peut qu'attirer leur attention sur les dangers de certaines formes de soins et de préparation.

Ne pouvant laisser incriminer la seule nourriture ou les variations de température.

(...)

En conséquence et dans le cadre du Tour de France, le service médical (...) souhaite le rétablissement des relations étroites et fructueuses qui s'effectuaient, instaurées dans le passé entre les responsables des équipes et lui.

A cet effet, le service médical du Tour propose de reprendre (...) sa visite quotidienne des coureurs dans les hôtels, chaque soir après l'étape. »

(...) Les coureurs regimbent :

« Indiscrétion, ragots, malveillance ! »

Tel est le ton de leur protestation. (....)

Les coureurs, après avoir délibéré, décident d'observer le lendemain une grève d'un quart d'heure (...). Jean Bobet, ancien secrétaire de l'Union des Cyclistes professionnels français, devenu journaliste, s'efforce de faire entendre raison à Jacques Anquetil, leur porte-parole. (...) La discussion se prolonge, sans résultat, jusqu'aux approches de minuit.

Le matin (...) Anquetil se prépare à remettre le communiqué des coureurs aux directeurs de la course quand Géminiani accourt :

«Il y a du nouveau : les directeurs sportifs protestent aussi. Autant leur laisser porter le chapeau ! »

Anquetil et Antonin Magne, représentant des directeurs sportifs, confrontent leurs textes. Ils se mettent finalement d'accord sur celui des directeurs sportifs, assez anodin. La grève n'aura pas lieu.





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Cette page a été mise en ligne pour la première fois le 12/8/2005.