Actualité du dopage

Franck Bonnamour : l'interprétation parfois délicate du passeport sanguin


29/08/2025 - cyclisme-dopage.com - Marc Kluszczynski

L'histoire des contrôles positifs de sportifs et donc des suspensions, décidés à la suite d'anomalies de leurs passeports sanguins est régulièrement jalonnée d'exemples montrant que le trio d'experts mandatés par les fédérations internationales devrait faire preuve de prudence dans son interprétation. Cela donne ainsi raison à ceux qui pensaient dès le départ en 2008 que le passeport sanguin ne devait servir qu'à identifier le sportif devant être confondu par la suite par un contrôle classique. Mais ce n'est pas le cas. De nombreuses fédérations internationales l'utilisent comme outil décisionnel d'une suspension. Il ne reste alors au sportif mis en cause, dopé ou pas, que deux choix : soit il s'adjoint le service d'avocats ou de médecins réputés s'il est assez fortuné, soit il accepte sa suspension et sa carrière est menacée.

En 2009, un an après l'arrivée de ce nouvel outil censé lutter contre le dopage sanguin, l'affaire Claudia Pechstein éclate. La patineuse, cinq fois championne olympique, sera suspendue deux ans pour réticulocytes trop élevés, typique d'une injection d'EPO. Engageant une équipe d'hématologues, elle avait pu prouver être atteinte d'une maladie génétique, la sphérocytose ou maladie de Minkowski-Chauffard, responsable de sa réticulocytose. On était loin d'une manipulation sanguine. Sa bataille juridique contre l'ISU (Union Internationale de Patinage) vient de se terminer seize ans après. Elle avait demandé 8,4 millions d'euros en dommages et intérêts.

Puis en 2011, c'est l'affaire Roman Kreuziger. Accusé de dopage sanguin, le cycliste tchèque conteste les accusations des trois experts du passeport sanguin : le Pr Olaf Schumacher, le Pr Guiseppe D'Onofrio et Robin Parisotto qui avaient conclu à des manipulations sanguines, son taux d'hémoglobine et ses réticulocytes étant fluctuants. En fait, ces variations bizarres durant les grands Tours 2011 et 2012 étaient dues à une augmentation de sa dose de lévothyroxine qu'il prenait journellement pour soigner une hypothyroïdie diagnostiquée en 2004. L'UCI abandonnera son appel après que le TAS ait exonéré le cycliste.

Récemment, l'affaire Simona Halep est un excellent exemple de l'abus de pouvoir que s'arrogent les experts du passeport sanguin. La joueuse de tennis avait été contrôlée positive au roxadustat le 29 août 2022 à l'US Open. Cette substance est un inhibiteur de l'HIF-1a qui augmente le taux de globules rouges. Les trois experts (le Pr Jakob Morkeberg, le Pr Guiseppe D'Onofrio et le Dr Laura Garvican-Lewis) s'étaient engouffrés dans l'hypothèse d'un dopage sanguin quand ils apprirent que la substance en cause était ce roxadustat. Ils se mirent à éplucher son passeport sanguin. Ses fluctuations étaient franchement bizarres entre 2014 et 2022. Des échantillons présentaient un taux d'hémoglobine élevé et des réticulocytes bas, parfois c'était l'inverse. Il aura fallu une analyse génétique effectuée par le Pr Gérard Dine de l'Institut Biotechnologique de Troyes pour innocenter Halep. En fait, ses fluctuations anormales étaient dues à plusieurs mutations génétiques et traitements médicamenteux agissant sur ses constantes sanguines (voir Science et Vie n°210, Sur le Front du Dopage, page 61 : « Tennis, clap de fin »).

Querelle d'experts : qui a tort, qui a raison ?

Dans l'affaire Norah Jeruto, dont le TAS a publié en mai le compte-rendu final, l'avocat américain Paul Greene a réussi à convaincre le tribunal suisse de l'innocence de l'athlète champion du monde du 3000 steeple à Eugene en 2022. Jeruto, naturalisée kazakhe en 2022, avait été épinglée par l'AIU pour anomalies de son passeport sanguin en 2023. Pour sa décision, l'agence s'était basée sur sept échantillons sanguins collectés entre mars 2020 et mars 2021 en pleine pandémie de COVID-19. Jeruto avait présenté en novembre et décembre 2020 un taux d'hémoglobine élevé (de 16,9 à 17,2 g/dl) et un taux de réticulocytes à 1,7%, ce qui donnait un Off-Score supérieur à 100. Puis entre mars 2020 et mars 2021, des réticulocytes entre 3,06 et 4,31, l'hémoglobine se situant entre 13 et 14. Les trois experts (Morkeberg, D'Onofrio et le Pr Michel Audran) concluaient à un dopage sanguin fort probable. Mais comment distinguer un retrait sanguin en vue d'une future transfusion et une perte sanguine pathologique ? C'est impossible. Et Jeruto n'avait pas déclaré avoir pratiqué de don du sang, ni de perte pathologique. Ce qu'elle fera par la suite après l'annonce de sa suspension provisoire puis de suspension de quatre ans, avant l'appel de Paul Greene devant le TAS.

Jeruto bien aidée par le cafouillage des experts et un très bon avocat

D'après les deux gastro-entérologues engagés par Greene, les Pr Saltzman et J.Y Kang, les réticulocytes très élevés entre 3,06 et 4,31 pouvaient s'expliquer par un saignement gastro-intestinal dû à un ulcère peptique voire une tuberculose. Le Dr Brandt, hématologue, expliqua que le taux d'Hb à 16 et 17 s'expliquait par le COVID-19 contracté en août 2020 mais pour lequel Jeruto n'a pas subi de test au Kenya. Elle ne possède que la prescription d'un sirop antitussif, le Rhinathiol prométhazine. Le COVID-19 est en effet responsable d'une érythropoïèse isolée (augmentation de l'Hb sans réticulocytose). Le Pr D'Onofrio pensait plutôt à de très faibles doses d'EPO mais il ne pouvait le démontrer ; l'hypothèse était même franchement farfelue. Puis il se démarqua de ses collègues et accepta les éléments de la défense de l'athlète. Greene avait gagné ! Jeruto devenait une victime du passeport sanguin, diabolisée par World Athletics qui avait refusé d'accepter sa souffrance.

L'UCI annonce encore la suspension d'un retraité

Après cette affaire, on ne peut s'empêcher de penser à l'injustice subie par le cycliste français Franck Bonnamour. Suite à des anomalies sanguines constatées en 2018 et 2022 lors du Tour de France, l'UCI le suspend en février 2024. Pendant cette période, il avait contracté une toxoplasmose puis le COVID-19. De plus, son profil sanguin atypique avait déjà été repéré en 2016 par le Dr Armand Mégret. AG2R le licencie, lui reprochant de ne l'avoir pas prévenu ce ces problèmes. Ne pouvant trouver les fonds nécessaires à sa défense pour s'adjoindre les services de médecins et d'avocats réputés, il stoppe sa carrière en novembre 2024.

Les anomalies sanguines à la suite d'un COVID-19 sont pourtant connues (de même que des profils sanguins atypiques). Outre des troubles de la coagulation, l'hémoglobine peut être la cible du SARS-CoV-2. Le déficit en hémoglobine pourrait faire penser à une transfusion sanguine avec diminution du taux d'hémoglobine puis augmentation des réticulocytes. Des malades atteints de COVID-19 ont été traités avec succès avec des injections d'EPO. La décision de l'AFLD et de l'UCI envers Bonnamour est incompréhensible. L'UCI a annoncé sa suspension pour quatre ans le 21 août dernier. Ce n'est pas la première fois qu'elle suspend des retraités. Certains l'avaient été à juste raison : Denis Menchov, retraité en 2013, suspendu en 2014, Alessandro Petacchi (2015, 2025), Rémy di Grégorio (2018, 2020). Le prochain retraité suspendu pourrait-il être slovène ou danois ? Nous souhaitons à Franck Bonnamour tous les succès dans sa reconversion.


Marc Kluszczynski est pharmacien
Il est titulaire du diplôme universitaire de dopage de l'université de Montpellier (2006)
Il est responsable de la rubrique "Front du dopage" du magazine Sport & Vie et collabore à cyclisme-dopage.com


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Cette page a été mise en ligne le 29/08/2025