Dossier dopage



Du dopant à la drogue dure

Avril 1997 - Sciences & Avenir - Anne-Marie Raphaël

Extraits

Un jour, explique Frédéric Nordmann, champion de France de natation en 1971 et 1972 et de hockey sur gazon entre 1979 et 1984, je faisais un footing, et je me suis demandé pourquoi je le faisais. J'avais très mal ! J'étais en train d'aller au-delà des limites normales du footing et je ne savais pas pourquoi. Je me suis arrêté net et j'ai été prendre ma douche. Puis, tout a été très rapide, je suis devenu toxicomane... à l'héroïne. »

Phénomène isolé ou réalité brutale révélatrice d'une situation en plein dérapage ? Dans le milieu sportif, le sujet apparaît encore plus tabou que le dopage. (...) Pourtant, au centre méthadone de l'hôpital Laënnec, à Paris, la question de la toxicomanie en milieu sportif n'est plus anecdotique. Le témoignage du Dr William Lowenstein (...) est alarmant. « Au centre, parmi les 300 usagers de drogues chroniques que nous suivons, nous avons un nombre notable [un peu moins de 30] d'anciens sportifs de haut niveau, pour lesquels l'héroïne a relayé une pratique sportive qui avait fonctionné comme une première drogue. »

Pour ce spécialiste, le sport interviendrait de la même manière qu'un stupéfiant comme remède à la souffrance corporelle ou psychique. D'un côté, le sport, pratiqué au quotidien comme une mécanique répétitive, empêcherait « la pensée douloureuse » et l'anesthésierait comme peut le faire l'héroïne. De l'autre, le dépassement des limites physiques provoque la sécrétion de véritables drogues intérieures.

(...)

« Quand on voit un marathonien qui se creuse et devient famélique, la similitude avec le junkie qui maigrit au fil des années est frappante. Entre les deux, il y a un élément commun qui s'appelle les endorphines. Des substances sécrétées par le corps qui activent des récepteurs spécifiques. Ces "drogues intérieures" sont stimulées par l'effort intensif. Le fameux "second souffle" du marathonien correspond à cette sécrétion d'endorphines qui se produit uniquement après que le coureur a ressenti la douleur. Ensuite, il ne sent plus sa souffrance... Les endorphines ont un effet semblable à celui de la morphine. On peut faire le lien avec "maman héroïne", une substance qui finalement permet de vivre sans avoir à penser, sans craindre la douleur, sans avoir peur de la mort. Le toxicomane comme le sportif vivent dans un cocon total », explique le Dr William Lowenstein.

Ce point de vue n'est pas partagé par Claire Carrier, psychiatre, psychanalyste à l'Institut national des sports et de l'éducation physique (Insep), la pépinière des champions français. En revanche, elle considère la drogue comme une suite logique à la prise de produits dopants : « Le dopage est de l'ordre de la toxicomanie spécifique du sport. C'est la porte ouverte, la libre entrée, la continuité totale de conduites où finalement l'on ne vit pas, où l'individu ne peut rien ressentir seul. Alors, pour se supporter, il faut être sous l'effet de tel ou tel produit exogène. » Un avis que Frédéric Nordmann résume ainsi : « On n'imagine pas une vie de sportif sans chimie. Dès lors, quel que soit le produit absorbé, le sportif a un comportement de toxicomane.» (...)

Remède miracle aux maux de notre société, le sport de haut niveau exige toujours plus de ses champions porteurs des valeurs positives qui nous font défaut. Depuis l'arrivée de l'argent dans le système, le spectacle du sport a dérapé de l'exploit à l'impossible. Dans ce schéma, les athlètes tout-puissants sont en permanence soumis à toutes sortes de pressions. Ils doivent faire face, non seulement aux enjeux sportifs, mais aussi aux enjeux financiers, nationaux et médiatiques. Pour Claire Carrier, psychiatre-psychanalyste à l'Insep : « Le sport de haut niveau vise à mettre en scène une situation surhumaine puisqu'il s'agit d'aller au-delà des limites connues sans basculer dans un éclatement qui serait mortel. Actuellement, l'impossible humain est médiatisé comme un modèle d'adaptation et d'intégration pour notre société. Des questions éthiques se posent. Cette idéalisation est un produit socio-économique politiquement bien orchestré. Ce culte de l'extrême prend appui sur le haut niveau sportif olympique investi d'une valeur de modèle qui le dépasse et l'assujettit complètement en oubliant l'humain. Ainsi, nos sportifs finissent par se situer dans un leurre. »

Mais le culte des héros a un prix et Frédéric Nordmann rappelle cette évidence : « La légende veut que les sportifs soient des gens invulnérables. En fait, ils sont extrêmement fragiles car ce sont des gens de l'extrême. » Dans cet extrême, se produit une déréalisation du monde sensible et une perte des tabous. Un monde fortement encadré, où la chimie comme les seringues sont omniprésentes.

Comment passe-t-on du produit dopant à la drogue ? Il y a, selon Frédéric Nordmann, trois moments privilégiés. « D'abord, il y a la blessure. Et là, il a mal dans son corps comme dans sa tête. Il est soigné. On lui donne beaucoup de médicaments et des doses importantes d'anesthésiants. Le passage à la toxicomanie peut être très rapide. Il y a ensuite l'échec, et personne n'est là pour le gérer. On s'occupe des gagnants, on ne prend jamais en charge les perdants. Pourtant, le sport fabrique plus de perdants que de gagnants ! Enfin il y a l'arrêt. Il suffit de regarder les anciens sportifs. En général, ils boivent et fument beaucoup, certains deviennent toxicomanes. »

L'avenir est préoccupant. La politique sportive pousse à la création de centres de formation et à un large recrutement avec, à la clé, des générations de déçus. Au foot comme au basket professionnels, il y a beaucoup d'appelés mais très peu d'élus. Pour cet entraîneur qui a voulu garder l'anonymat, « l'échec est synonyme de rêves brisés et de retour en banlieue... Une manière plus rapide de livrer les athlètes en herbe à la drogue qu'ils auraient, autrement, peut-être pu éviter ».