Actualité du dopage



Démantèlement d'un réseau en Italie

18/04/2003 - Libération - Eric JOZSEF

Extraits

La procureure de Padoue Paola Cameran n'a fait qu'une mise en garde : «Il s'agit d'un réseau énorme avec des fils difficiles à dénouer.» A l'origine de la maxi-opération antidopage menée mercredi à l'aube par la brigade des stupéfiants italiens (NAS), Paola Cameran n'a pas reculé devant les moyens puisque le coup de filet a touché 31 villes de la Péninsule. Malgré sa discrétion, les détails de cette initiative qui s'est traduite par 150 perqui sitions, la mobilisation de 230 carabiniers, la saisie d'importantes quantités de produits dopants, une quarantaine d'inculpations et deux arrestations commencent néanmoins à filtrer. Commencée dans les milieux amateurs, l'enquête de Padoue a éclaboussé le coureur cycliste de l'équipe Fassa Bortolo, Francesco Chicchi, champion du monde des moins de 23 ans l'an dernier. Mais elle a aussi mouillé deux joueurs de rugby de l'équipe Benetton Trévise et de l'équipe nationale. Les domiciles de Fabio Ongaro, qui a participé au dernier Tournoi des six nations, et de Gianluca Faliva ont ainsi été perquisitionnés. Jamais auparavant une opération antidopage n'avait aussi étroitement mêlé milieux amateurs et professionnels.

(...) Selon les premiers éléments fournis par le parquet et les carabiniers, l'enquête aurait d'ailleurs commencé en septembre à la suite de l'hospitalisation d'un jeune cycliste amateur du côté de Vicence (Vénétie). Victime d'un malaise, celui-ci aurait admis avoir été soumis à une injection de produits dopants. Interrogés par la justice, d'autres jeunes amateurs auraient confirmé les faits, relayés par la dénonciation de plusieurs parents, voire de quelques entraîneurs d'équipes cyclistes.

C'est sur la base de ces déclarations que la juge - déjà en charge de l'enquête du Blitz du Giro 2001 (...) a ordonné l'arrestation de deux frères, Alberto et Nicola Trolese. Eux-mêmes cyclo-amateurs, ils seraient au centre d'un gigantesque trafic. Propriétaire d'un magasin de location de vidéos, Nicola Trolese était chargé de fournir clandestinement les produits dopants dissimulés dans les cassettes. Il suffisait aux sportifs intéressés de demander le titre de certains films pour obtenir stimulants et autres anabolisants. Les deux frères sont aujourd'hui accusés de vol, recel, violation de la loi sur le dopage et administration de produits dangereux pour la santé des athlètes.

(...) Au cours d'une conférence de presse, le commandant de la brigade des stupéfiants Umberto Santone a révélé hier que les substances retrouvées dans la boutique de Nicola Trolese provenaient essentiellement des anciens pays de l'Est mais aussi d'Espagne, de Grèce et de Scandinavie. Ces produits seraient principalement le fruit de vols perpétrés dans les hôpitaux. Le reste était recueilli grâce à la complicité de quelques pharmaciens de Vénétie. Pour certains médicaments, les enquêteurs craignent notamment que la chaîne du froid n'ait pas été respectée. Au cours de leurs investigations de plusieurs mois, les carabiniers auraient assisté à des scènes confirmant l'étendue du phénomène du dopage parmi les amateurs et les jeunes cyclistes (l'un d'entre eux avait à peine dix-sept ans). Dans leur rapport, les enquêteurs ont ainsi évoqué des rixes entre directeurs sportifs d'équipes non-professionnelles à propos du recours au dopage ou encore la mésaventure d'un jeune champion s'en prenant à ses coéquipiers incapables de suivre son rythme mais qui, finalement, s'écroule à terre, épuisé. Un autre aurait rassuré l'un de ses compagnons en lui indiquant qu'il disposait d'une éprouvette cachée sous son maillot pour éventuellement déjouer un contrôle antidopage inopiné en fin de course.

(...) Dans les prochains jours, tous les produits saisis dans ce vaste coup de filet seront rassemblés à Padoue. Pour l'heure, la Fédération italienne de rugby a fait savoir qu'elle «restait perplexe sur l'implication effective de deux de ses licenciés». Elle a ajouté qu'elle préférait attendre le développement de l'enquête avant de prendre d'éventuelles sanctions «afin de sauvegarder l'image sportive du rugby».

Hier matin, la presse italienne parlait de «prolongement du Tour d'Italie 2001» et de «cancer qu'on ne réussit pas à extirper». Dans un article au vitriol l'éditorialiste de la Gazzetta dello Sport, quotidien organisateur du Giro, ne veut pas de quartiers. «Bouchez-vous le nez, enquêteurs : cette fois, la puanteur est si nauséabonde qu'elle n'appelle aucune clémence.» La survie de son épreuve phare en dépend.