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Giro 8 juin 1956 : "Une orgie de médicaments"


25/04/2019 - Giro - Pierre Carrey

Ce 8 juin 1956, il y a 242 kilomètres entre Merano et ce gros rocher qui domine Trente, un total de quatre ascensions, un dénivelé de 4500 mètres et une tempête. Quarante-quatre coureurs abandonnent, tous les équipiers de Gaul, Bahamontes, ou encore le porteur du maillot rose, Pasquale Fornara, contraint de descendre de son vélo par son propre père : « Pour dix millions de lires, je ne serais pas reparti. » Même Gaul se serait arrêté. L’histoire veut que son directeur sportif Learco Guerra, le héros des années 30, ait tout à coup perdu son coureur dans les bourrasques. Il aperçoit son vélo près d’une bâtisse. Gaul s’est mis au chaud. Le directeur entre, lui parle, le frictionne et la sorcellerie opère : le grimpeur repart pour fendre la neige, maillot a manche courte et simple casquette de toile mise à l’envers, les yeux vitreux.

Cette étape est un précipité du sport cycliste, un mélange de sa grandeur et de sa perversité. Le panache de Gaul ? Une guerre contre les éléments, biblique, mythologique, qui plonge loin dans les racines des premiers Giros. Des négatifs pour la postérité. De la chair a romans. « Dans chaque col, le fantastique grimpeur comblait son retard avec une virtuosité que, pour ma part, je considère supérieure à celle de tous les meilleurs grimpeurs que j’ai connus jusqu’à ce jour », écrit Goddet dans L’Équipe. Mais l’organisateur du Tour va aussi faire la leçon à celui du Giro. Son billet interroge : « A-t-on dépassé la mesure ? ». Il lâche le mot « criminel ». Son homologue Torriani, dont il ne cite pas le nom, a commis l’« erreur de base de présenter une étape, et une seule, trop difficile ». Pour Goddet, le Tour d’Italie n’aurait pas dû concentrer les cols sur une même journée et, en tout état de cause, il aurait dû arrêter le peloton sous les assauts de la neige. Mais Torriani, qui jouit du spectacle, ne s’excuse pas. Son seul regret ? Que son ami Magni n’ait pas remporté le maillot rose car il le « méritait » (las, le vétéran italien a les os disloqués et c’est cette année-là qu’il mord dans une chambre a air pour tenir son guidon). (...)

Goddet continue son réquisitoire. Les mots qui fâchent : « L’excès même de l’effort n’est-il pas la cause première de l’usage du doping dont il est apparu qu’il a été fait un abus dangereux au cours de cette tragique étape ? » La question n’est qu’un effet de style. Chaque témoin sait que cette étape fut une orgie de médicaments. Quelques jours plus tard, l’hebdomadaire Europeo en fait un récit détaillé : « Sur l’étape en direction de Trente tous les coureurs avaient, dans leurs poches arrière, leurs petits tubes métalliques, contenant les soi-disant « bomba ». [] Certains ont plongé les mains dans la poche arrière et pris une gorgée dont la sensation de chaleur s’est répandue dans leurs os gelés. [] La course se poursuit, le froid s’intensifie, la pluie ne s’arrête pas, la défaillance repart, seulement maintenant le stimulant a terminé son oeuvre et le cycle de dépression commence. » En résumé : « Le dramatique carnage de Mont Bondone a été en large partie provoqué par l’usage des stimulants, qui ont multiplié par deux leurs effets néfastes. »

Bondone tombe. La poésie blême qu’il a remuée serait, pour beaucoup, une histoire de chimie. Tout comme sa prestation un an plus tard dans le Giro, sur l’étape des poussettes a Campo dei Fiori. Jean Bobet mettra quelques années à témoigner : « Peu avant Varese, Gaul, émoustillé par le mauvais temps comme toujours, gesticule, se tortille, ne se tient plus. Je dis mon inquiétude a mon copain Marcel Ernzer, son équipier et confident, et le gentil Marcel me répond : « Tu sais, Jean, tout le monde en a pris aujourd’hui et Charly en prend plus que les autres quand c’est la guerre.»

Le 15 juillet 1958, Jacques Goddet en remet une couche dans son journal, L’Équipe, a propos du Luxembourgeois qui s’apprête a gagner sa course, le Tour. « On constate que Gaul ne parvient pas a récupérer après les gros efforts produits par la chaleur, ce qui laisse croire que l’homme use de produits stimulants qui, dans de telles conditions, ne passent pas. » L’homme fort du cyclisme n’hésitait pas a écrire des articles violemment lucides ou violents tout courts, avec une liberté inégalée et sans crainte d’un procès en diffamation. Le travail de censure sera exercé quelques années plus tard, par les historiens scrupuleux d’entretenir le mythe : au moment de citer du Goddet, beaucoup effacent les mots qui accablent.

Le peloton, victime de la situation, s’accorde sur le fait que Gaul s’infligeait des doses de cheval. Tino Coletto, troisième du Giro 1956, confirme au journaliste britannique Herbie Sykes : « Certains coureurs, dont Charly, pouvaient prendre six ou sept et jusqu’a dix cachets sur une étape comme celle-là. Ils pouvaient ressembler a des zombies après l’arrivée, à peine capables de manger, incapables de dormir, leurs yeux exorbités. » Coletto plante un dernier clou sur le cercueil de « l’Ange » : « A ses débuts, Charly était sympathique, un peu réservé a cause de la barrière de la langue, mais au fond c’était un brave type. A la fin de sa carrière, il avait développé une réputation de vrai solitaire, ne parlant guère a qui que ce soit. Le fait est qu’il n’était guère en état de marche. On le mettait sur un vélo, on lui indiquait la direction a suivre et il avançait comme cela. »

Tragi-comédie des amphétamines. (...) Les coureurs aiment se raconter des histoires a ce sujet. Celle d’Alfredo Falzini, dont le coeur a lâché en plein Milan-Rapallo 1949. Celle de ce cycliste que les médecins refusent d’opérer, tant il a d’amphétamines dans les veines Plus grinçante, la légende de ce gregario tellement accro qu’il dope un chat trouvé sur le bord de la route. Ou le chef-d’oeuvre du Giro 1959, sur la petite île d’Ischia, en baie de Naples, la veille d’un contre-la-montre, quand les coureurs décident d’accélérer le dîner. « L’un des gars a sorti un tube de simpamina liquide, rapporte Aurelio Cestari, de l’équipe Atala. C’était une amphétamine que vous preniez avant le sprint, parce qu’elle agissait très rapidement. Il a versé quelques gouttes dans un verre de vin rouge et il a appelé le serveur. Il lui a dit : ‘’Bois a la santé du Tour d’Italie.’’ Après dix minutes, il a commencé a faire trembler les assiettes comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le service n’était pas particulièrement raffiné mais Dieu sait s’il était rapide ! Si on avait mis le serveur sur un vélo, il aurait gagné le contre-la-montre. »

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Cette page a été mise en ligne le 23/02/2020