Actualité du dopage



L'opération Oil for Drugs racontée par Danilo Di Luca


05/07/2017 - Cycliste infiltré - Danilo Di Luca

La nuit du 24 au 25 mai 2004, je suis au lit avec Valentina, nous sommes en train de dormir. À 5 h 30, la sonnette déchire le silence, j'ai l'impression que le son est dans le rêve que je suis en train de faire, puis Valentina me touche un bras.

- Oh mon Dieu, Dani, tu as entendu ?

- Oui.

Il est arrivé quelque chose ?

En un instant, nous sommes debout, elle a allumé la lampe de chevet.

- Reste là, je vais voir qui c'est. Habille-toi pendant ce temps.

Je sors de la chambre.

Quand je reviens, elle est encore sur le lit en chemise de nuit.

- Valenti, je t'ai dit de t'habiller.

Je parle d'un ton brusque, elle me regarde sans bouger, elle veut comprendre. Tandis que je vais vers elle pour la couvrir, deux hommes entrent dans la chambre à coucher.

- Madame, n'ayez pas peur, nous sommes des NAS.

Ils la voient en chemise de nuit, mon sang ne fait qu'un tour, c'est notre chambre à coucher, l'endroit où on fait l'amour, où on dort, où on s'échange des caresses et des paroles que personne ne peut entendre. Ils sont en train de violer quelque chose d'intime, d'exclusif. Nous n'avons rien fait pour mériter d'être traités ainsi.

Je hausse la voix :

- Vous ne pouvez pas attendre un moment dehors ?

Ils ne parlent pas, ne bougent pas, me regardent avec des yeux vides, ils ne répondent même pas à mon agressivité. Ils sont bien dressés, savent ce qu'ils peuvent et ne peuvent pas faire et ne s'énervent en aucun cas.

- Maintenant, vous ne bougez pas, nous, on contrôle la chambre, et nos collègues le reste de la maison.

On s'assoit sur le lit, Valentina me serre un bras. Ils ouvrent les tiroirs, les placards, fouillent, vident, renversent, mettent la chambre sens dessus dessous. On entend des bruits provenir des autres pièces, ils réservent le même traitement au reste de la maison : cuisine, salle de bains, séjour, débarras, ils ne négligent aucun recoin.

- Si vous avez quelque chose, il vaudrait mieux nous dire avant qu'on le trouve seuls. Parce que s’il y a quelque chose, je vous assure qu'on va le trouver.

- Allez-y, cherchez, il n'y a rien.

La voix sort d'une partie de moi que je ne connaissais pas, ce n'est pas moi qui parle, c'est l'autre moi, celui qui reste lucide, même quand son cœur bat à 180 et au-delà, comme à l'entraînement du stress.

Valentina pleure en silence, je sens son corps trembler.

Deux d'entre eux nous demandent les clefs de la voiture, ils la perquisitionnent aussi.

Quand ils partent, la maison a été mise à sac, il ne reste aucun recoin où ils n'aient pas posé les doigts. (...) Dans la lumière de l'aube, on se met à tout ranger en silence, avec une lenteur irréelle, comme si nous étions convalescents.

Vers 8 heures, ma mère m'appelle : vers 4 h 30, ils ont fait irruption chez Carlo.

- Comment va-t-il ?

- Je ne sais pas, Dani, je ne sais rien sauf qu'ils étaient dix à se présenter à sa porte.

Je n'attends pas une minute de plus, je me précipite au-dehors. Valentina m'arrête.

- Attends un instant, appelle-le, d'abord. Tu viens de recevoir un avis d'ouverture d'enquête, on doit être prudents.

Je sais qu’elle a raison, mais Carlo est Carlo, et parfois je fais ce que la raison me dicte de ne pas faire. Ce qui fâche Valentina, la première de cent autres fois. Je fonce chez lui, je veux lui parler, le regarder dans les yeux. J'appuie sur l'interphone, c'est Ileana, sa femme, qui me répond et me dit que je ne peux pas monter. Je ne lâche pas, je ne bouge pas.

Carlo m'a pris sous son aile depuis mes 8 ans, depuis, on ne s'est jamais séparés. C'est difficile de dire pourquoi tu te prends d'affection pour quelqu'un, parce qu'une étincelle jaillit. Entre lui et moi, ç'a été comme ça, un coup de foudre. Il est mon gouvernail, dans ma carrière et dans ma vie ; je ne peux pas partir sans le voir, j'ai besoin de savoir que les choses n'ont pas changé entre nous, que tout est resté intact.

Après une bonne demi-heure, son avocat descend, m'explique que je ne peux pas monter, ce serait imprudent. Il ajoute que Carlo va bien, il veut que je reste tranquille, les choses s'arrangeront d'une manière ou d'une autre, il faut juste attendre.

Carlo est l'un des accusés dans l'enquête Oil for Drugs, l'une des plus grandes opérations antidopage jamais réalisées en Italie. À 4 h 30 du matin, dix carabiniers se sont présentés chez lui, cinq postés au-dehors, cinq à l'intérieur. Dans l'obscurité de l'appartement, ils perquisitionnent tout, réveillent ses trois enfants, entrent dans leurs chambres.

Ils l'arrêtent.

. Tandis qu'ils le photographient et qu'ils lui prennent les empreintes digitales, il demande :

- Mais qu'est-ce qui se passe ? Il y a Toto Riina chez moi?

- N'essayez pas de jouer au plus fin.

Personne ne peut se permettre de plaisanter avec les délits qui lui sont imputés : association de malfaiteurs, commerce et consommation illégale de substances dopantes, contrebande de spécialités médicales et distribution illégale de sang humain. Il est assigné à résidence pendant trois semaines et

écope d’une peine d'interdiction d'exercice de la médecine de trois mois.

L’histoire est sérieuse : 150 perquisitions la même nuit dans toute l'Italie, passage en revue des chambres de 8 coureurs qui sont en train de faire le Giro, parmi eux Spezialetti, Mazzoleni, Marzoli, Scirea, Masciarelli, mais aucune substance trouvée ; 138 personnes interrogées parmi les cyclistes, athlètes, pharmaciens, médecins sportifs. Des années de contrôle, des centaines d'interceptions, d'embuscades, de caméras dissimulées.

Un film se trouve au centre des thèses des enquêteurs et, selon eux, incrimine Carlo et moi. Le procureur a classé une transcription dans les archives du procès. Il s'agit d'une vidéo prise par la caméra de surveillance dissimulée dans son cabinet. Voilà ce qu'on y voit.

13 mars 2004 à 16 heures, 32 minutes et 24 secondes, la secrétaire ouvre la porte du cabinet, entre et dit :

- Docteur, Danilo est là.

Le docteur :

- Très bien, dis-lui d'attendre.

Il se lève, va dans la salle de bains, revient dans son cabinet avec une seringue, prend une ampoule dans l'armoire à pharmacie, en aspire le contenu, pose la seringue sur le lit d'examen. Fait deux autres examens et sort avec la seringue dans la main.

Quand il revient, la seringue a disparu.

Celui qui regarde les images à cet instant en déduit arbitrairement que ce Danilo est Di Luca et que le médecin lui a injecté une dose d'EPO. Il manque cinq jours avant Milan-Sanremo, et on suppose donc que cela fait partie de la préparation pharmacologique pour la course.

Dommage que ce jour-là, je sois en train de faire le sprint à Tirreno-Adriatico où je me classe vingt-septième, et que je ne puisse pas me trouver à deux endroits en même temps. Dommage que les ampoules d'EPO, comme la GH et comme les autres produits spécifiques, doivent être conservées au frigo, sinon, elles s'altèrent et n'ont aucun effet. Dommage qu'il n'existe aucune ampoule d'EPO qui soit en verre dans le commerce.

J'écris cela à présent que tout s'est apaisé et que mes considérations ne sont pas le fruit d'une opinion partiale et altérée par mon affection pour Carlo, ce sont des faits établis après dix ans de procédure judiciaire.

Le 12 décembre 2012 à 10 h 12, Carlo est acquitté par un tribunal de justice, non parce que cela tombe en prescription ou autre chose, mais parce que le fait est sans fondement. Tout reposait sur « on pense, on suppose, on déduit ». Dix années de vie, de douleur, de séparation forcée entre lui et moi, et le fait est sans fondement. Carlo ne m'a jamais dopé, à présent, il est juridiquement sanctionné. La justice pénale établit ses vérités, tandis que la sportive prend une autre voie, Carlo est radié du CONI en décembre 2007.

Lorsqu'il reçoit la communication, il a un rire amer :

- Je ne me suis jamais inscrit au CONI, comment est-ce que je peux en être radié ?

La sentence spécifie : « En cas de demande d'inscription au CONI, votre souhait serait rejeté. » On plaisante là-dessus :

- Quelle absurdité, c'est comme si on m'enlevait le permis pêche, alors que je n'ai jamais été à la pêche et que je n'ai pas envie d'y aller.

Nous sommes deux fous, deux ingénus, deux enfants qui n'ont rien compris au scénario qui est en train de se profiler. De Spoltore, on n'arrive même pas à entrevoir où nous entraînera toute cette histoire.

- Ce qui me fait le plus mal, c'est que les athlètes payent mes choix. Ceux qui sont venus me voir sont dans leur collimateur. J'aurais dû m'affilier au CONI quand on me l'a demandé.

Au milieu des années 1990, les huiles du CONI lui avaient fait savoir qu’ils l'attendaient à Rome, mais il n'y était pas allé, il n'avait pas voulu entrer en relation avec le sport à de tels niveaux. Il avait sa profession de chirurgien hospitalier, ses patients, suivait les athlètes par passion.

- Je n'y suis pas allé et j'ai eu tort. Par arrogance.

Lui et moi, on s'est fait autant de mal qu'on s'est aimés. Quand je gagnais, c'était parce que Santuccione me dopait, mes victoires accroissaient le discrédit sur nous deux. Une spirale infernale. Carlo l'a payé de manière très dure.

- Quand on m'a donné trois semaines d'assignation à résidence et trois mois d'interdiction d'exercice de la médecine, j'aurais voulu mourir. Si je ne me suis pas laissé aller, c'est uniquement pour mes enfants. Et pour toi.

Durant deux ans, il s'est réveillé à 5 heures du matin parce qu'il avait l'impression d'entendre sonner à la porte. Moi aussi, cela m'arrivait. Le choc s'était niché quelque part dans les cellules de notre corps.


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Cette page a été mise en ligne le 04/04/2020